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Les expressions idiomatiques : de la marginalité à la reconnaissance



Le locuteur qui veut exprimer certaines nuances de sentiment, des émotions, ou des subtilités de pensée pourra s’emparer de combinaisons originales : les expressions idiomatiques. Quelle est leur place dans l’apprentissage de la langue et dans les dictionnaires ?

Janvier-février 2002 - N°319


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Les expressions idiomatiques sont enracinées dans notre quotidien. Elles font partie du langage familier, informel, et se trouvent à l’oral comme à l’écrit. Mais pourquoi sont-elles perçues comme un problème mineur dans l’enseignement/apprentissage d’une langue ? Et pourquoi beaucoup de ces expressions ne font-elles pas partie de nos dictionnaires ?

Marginalité des expression idiomatiques
Jusqu’à la théorie générative-transformationnelle de Chomsky, la syntaxe régnait souveraine dans l’enseignement au détriment de la sémantique et de la pragmatique. Par conséquent, les idiotismes en ont automatiquement été exclus, puisqu’ils appartiennent, a priori, à la parole et ne peuvent pas se passer de ces deux dernières études. Cependant, quelques linguistes pionniers s’en sont occupés, surtout quand les recherches purement syntaxiques ont commencé à perdre du terrain.
Harris, précurseur, (1954) ne traite pas les expressions idiomatiques comme un problème marginal du point de vue de la structure de la phrase. Dans sa théorie distributionnelle et transformationnelle, il les caractérise comme des opérateurs et des réductions. Plus récemment, Gross (1988), dont il serait bon de ressortir les recherches de 1982, où il affirme, dans la ligne de Harris, que les expressions figées ne sont exceptionnelles ni par sa syntaxe, ni par rapport au lexique, a consacré au moins une décennie d’études aux expressions figées.
Dans les grammaires traditionnelles descriptives, préoccupées par la normalisation de la langue écrite formelle, très peu d’espace est alloué aux idiotismes, expressions appartenant surtout au langage oral informel. On rencontre des grammairiens générativistes comme Weinriech, Katz et Bresnan qui proposent des solutions pour distinguer les expressions idiomatiques et les non-idiomatiques, mais ces solutions sont purement formelles et assez inadéquates.
Dans la littérature, il y a encore un préjugé par rapport à l’emploi des idiotismes. De nombreux auteurs se voient « obligés » de mettre la plupart des expressions entre guillemets ou d’ajouter des formules comme « si je puis dire » ou « comme on dit » pour montrer qu’ils savent écrire le langage académique. En revanche, des écrivains célèbres utilisent de plus en plus la richesse du langage oral, car la primauté de la modalité écrite sur l’oral a permis de conserver leur force aux expressions orales.

Intégrer les expressions idiomatiques à l’enseignement...
L’étude de la sémantique n’a cessé que depuis peu d’être secondaire, cependant l’étude du lexique continue à l’être, bien qu’il soit justement le plus grand obstacle à la maîtrise d’une langue étrangère. En fait, le lexique d’une langue reflète la culture rattachée à cette langue. Pour que celui qui n’est pas natif interprète correctement une expressions idiomatiques, une connaissance extralinguistique et l’établissement d’analogies entre deux cultures ne suffisent pas. Aussi la spécificité culturelle et les associations naturelles sur lesquelles repose l’originalité des énoncés idiomatiques sont-elles des obstacles pour la compréhension.
On peut néanmoins envisager un enseignement intégrant les expressions idiomatiques :
  • dans un enseignement programmé, surtout concernant la formation de traducteurs, les constructions qui se traduisent littéralement (de la langue maternelle à la langue cible) pourrait être enseignées dès le début. A un niveau intermédiaire, on enseignerait les expressions idiomatiques qui ont une correspondance approximative (entre les deux langues) et, à un niveau plus avancé, les expressions idiomatiques qui n’ont pas de correspondance. Cette méthodologie simplifiée, en effet, met en évidence les possibilités de traduction d’une expression idiomatique très proche (virar casaca: « tourner casaque »), ou semblable (prometer mundos e fundos : « promettre monts et merveilles »), ou paraphrastique (querer sombra e água fresca : « se reposer sur ses lauriers ») ;
  • il importe aussi que les idiotismes soient enseignés, en langue étrangère ou maternelle, toujours dans leurs contextes, car la contextualisation est le moyen le plus approprié d’apprendre aux élèves à les employer dans le discours, en faisant attention aux niveaux de langue ;
  • enfin, nous croyons que l’enseignement/apprentissage d’une langue et, donc de la culture qu’elle véhicule, doit prendre en compte aussi la partie du lexique où se trouve toute une phraséologie des expressions idiomatiques, exprimant les sentiments, émotions et subtilités de pensée de la sagesse populaire, sans laquelle on ne pénétrera vraiment jamais au cœur de la civilisation étudiée.


... et aux dictionnaires
Les expressions idiomatiques présentent par définition une grande fixité, propre aux unités lexicalisées qui constituent une partie spéciale du lexique et, en tant qu’associations constantes, elles traduisent une habitude verbale et passent par deux stages : le processus de figement qui les rend stables en signification et, la fréquence de leur emploi.

La droit de figurer dans le dico...
Si l’on considère l’aspect pragmatique des idiotismes, on peut dire que leur emploi, très fréquent, est le responsable du figement. Ce qui reste à préciser, c’est le seuil de fréquence qui permettra leur inclusion aux dictionnaires. On sait que les réemplois constants d’une expression idiomatique se justifient pour répondre à certaines attentes du locuteur par rapport à son interlocuteur et être adaptés au niveau de langue engagé dans la conversation. Ce n’est pas toujours, avec n’importe qui et n’importe où, que l’on peut employer casser sa pipe, faire du boudin ou tirer le diable par la queue au lieu de « mourir », « opposer une vive résistance » ou « être dans la misère », respectivement. Cela sera surtout possible et approprié familièrement, dans un niveau de langue qui dénote une plus grande intimité entre les interlocuteurs.
Nous pouvons dire, en bref, qu’une expression idiomatique est une lexie complexe, connotative et figée dans une langue par la tradition culturelle (cf. encadré). Cela équivaut à dire que des simples locutions fonctionnelles (à la hâte, depuis que...), des combinaisons dénotatives (appui inconditionnel, refuser catégoriquement...), des périphrases verbales (faire une promenade, avoir peur...), des dictons (Plus on a, plus on veut avoir), des proverbes (Au royaume des aveugles les borgnes sont rois), des argots (flic, grosse légume...) et des syntagmes terminologiques (veine cave supérieure, ressort de soupape...) ne sont pas des expressions idiomatiques.

Quelle entrée pour l’idiotisme ?
Les lexicographes semblent, cependant, se heurter à la question des lexies complexes, en les plaçant à l’intérieur d’autres articles. Puisque les expressions idiomatiques sont des groupes de lexies indécomposables, sauf dans une perspective étymologique ou historique, nous croyons qu’elles devraient donc constituer des entrées spécifiques dans les dictionnaires.
Il y a un inconvénient à localiser une expression idiomatique dans un dictionnaire : quel serait le critère sûr pour distinguer un certain mot d’une expression et non un autre comme le mot-clé, et alors, dans l’article concernant ce mot, trouver tel idiotisme? Le choix du mot-clé doit dépendre du type de dictionnaire (la plupart, monolingue ou bilingue, sont alphabétiques, sémasiologiques, non-analogiques et non-notionnels) et de son objectif (compréhension de l’inconnu ou recherche de la expression la plus appropriée). On ne doute pas, pourtant, que si l’usager trouvait les lexies complexes comme des entrées, la consultation serait vraiment plus efficace.
Biderman (1978) critique la pratique lexicographique d’insérer les expressions idiomatiques dans l’entrée du premier verbe ou substantif qui les composent, et suggère une entrée individualisée pour faciliter la localisation de l’information. On y ajoute que le dictionnaire de langue privilégie une norme lexicale, un usage du lexique parmi toutes les possibilités d’emploi par la communauté linguistique et l’inclusion des emplois plutôt « spéciaux » dépendent en général de la bonne volonté des lexicographes.

L’obscurité de ses éléments formateurs des idiotismes manifeste la densité symbolique et métaphorique d’un langage condensé et présent partout, bien que discrètement. L’expression idiomatique est le lieu où le discours se fait langue, où le social se fait symbole. D’un côté, elles représentent un automatisme usé par la fréquence de leur emploi qui n’amène pas le locuteur à penser à leur interprétation ; d’un autre côté, les relations entre leur sens littéral et leur sens idiomatique garantissent encore un caractère de surprise. Pour toutes ces raisons, des études lexicologiques systématiques concernant les constructions et les éléments lexicaux constitutifs des expressions idiomatiques, doivent orienter l'élaboration cohérente de dictionnaires spéciaux et les stratégies didactiques pour faciliter le processus de leur acquisition.

Claudia Maria Xatara,
Université de l’État de Sao Paulo,
Brésil


Bibliographie

Biderman M. T. C., Teoria lingüística : lingüística quantitativa e computacional, Livros Técnicos e Científicos, Rio de Janeiro, 1978. 277p.
Gross M., « Les limites de la phrase figée » dans Langages, Paris, v.90, p.7-22, 1988.
Gross M., « Une classification des phrases "figées" du français » dans Revue québécoise de linguistique, Montréal, v.11, n.2, p.151-185, 1982.
Harris Z. S., “Distributional structures” dans Word, 10 : 2/3, 142-162, 1954.
Lopes E, Metáfora: da retórica à semiótica, São Paulo, Atual, 1987
Rwet N., « Du bon usage des expressions idiomatiques dans l'argumentation en syntaxe générative » dans Revue québécoise de linguistique, Montréal, v.13, n.1, p.23-43, 1983.





Natures des expression idiomatiques

Arbitraires, subjectives : les créations nouvelles et individuelles d’idiotismes sont, d’après Lopes (1987), un saut de l’imagination créatrice associant deux idées ou univers du discours jamais associés auparavant et les réunissant dans une nouvelle synthèse, qui exprime la révélation cognitive et émotionnelle.
Rwet (1983) et Gross (1988) pensent qu’elles doivent être apprises une à une, par cœur, puisqu’elles sont acceptées par la communauté linguistique une fois que leur structure, leur sens et leur emploi sont conventionnellement déterminés.
On emploie, donc, une expression idiomatique, pour exprimer le contenu informationnel souhaité, d’une manière plus ou moins abrégée, en prenant compte principalement deux facteurs : l’appropriation au niveau de langue, et la question de la compétence linguistique, qui vient répondre à la créativité du locuteur.
De plus, les idiotismes peuvent inspirer des énoncés originaux par l’intermédiaire de la littéralisation, c’est-à-dire du passage de leur sens non-compositionnel au sens littéral ou compositionnel qui surprend avec une nouvelle information, parce qu’il contredit la convention et provoque une certaine étrangeté. Mais outre cette étrangeté, le message exprimé par un idiotisme présuppose un rapide et correct décodage de la part du récepteur, en atteignant, ainsi, l’efficacité communicationnelle souhaitée. C’est là, l’une des fonctions productives des idiotismes, à laquelle les publicitaires ou les rédacteurs de magazines et journaux font souvent appel, surtout dans les manchettes.






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