Formation de l’adjectif éponyme
L’adjectif éponyme provient en général de l’usage et véhicule – dans sa formation – des nuances qui peuvent échapper à l’étudiant de français langue étrangère. Une morale platonicienne n’a que peu de rapport avec un amour platonique...
Janvier-février 2002 - N°319
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L’éponyme est un nom propre qui devient nom commun ( Kir est l’apéritif à base de crème de cassis et de vin blanc, inventé par le chanoine Félix Kir), mais aussi des prénoms (un napoléon, pièce d’or de vingt francs). Ces termes, attestés en français, se trouvent en général dans les dictionnaires et ne posent pas trop de problèmes à l’étudiant étranger qui les rencontre au hasard d’un texte ou d’une conversation. Mais qu’en est-il de l’adjectif éponyme ?
L’éponyme: verbe, nom, adjectif
S’il était offert aux hommes de passer à la postérité, il est probable qu’un bon nombre d’entre eux choisirait de voir son nom figurer dans les manuels scolaires d’histoire, mais qui oserait sans ridicule souhaiter retrouver son nom dans les manuels de vocabulaire, sous forme de verbe, de nom ou d’adjectif ? Certes, on a galvanisé les foules (grâce à Luigi Galvani) en guillotinant (invention due au bon docteur Guillotin) les Robespierre, mais les verbes qu’ont laissés les inventeurs ne sont pas si courants. Les médecins découvreurs de maladies n’ont pas eu ce bonheur. Alzeimer, Parkinson, et plus récemment Kreuzfeld-Jakob ont bien donné leur nom à une maladie, mais ces médecins ne franchissent pas le cap du complément de nom. Leur ambition doit s’en satisfaire. Les artistes-peintres ont plus de chance. Ils deviennent communément des noms, parfois même de leur vivant. Leur réussite, leur fortune critique, c’est le nom commun qui en marquera la reconnaissance unanime : « Un Picasso, c’est moins cher qu’un Van Gogh qui vaut à lui seul deux ou trois Corot ». Les peintres ont donné peu d’adjectifs. Les adjectifs, c’est plutôt aux écrivains (et à leurs héros), philosophes, politiques et personnages historiques qu’on les doit. Ils foisonnent, on peut même en inventer, tout est affaire de suffixes.
Les suffixes de l’adjectif éponyme
La pensée, l’idéologie, les théories de ces célébrités s’obtiennent en ajoutant à leur nom le suffixe –isme : épicurisme, marxisme, bovarysme, franquisme. Mais pour les adjectifs, le français fait appel à quatre suffixes (1) : Don Juan, donjuanisme, donjuanesque ; Sade, sadisme, sadique ; Staline, stalinisme, stalinien ; Bouddha, bouddhisme, bouddhiste. Ces quatre suffixes ( -esque, -ique, -ien, -iste) n’expriment pas les mêmes nuances et ne sont pas interchangeables. C’est à ce problème que se heurte souvent l’étudiant étranger, tant dans la compréhension des nuances que dans la création d’adjectifs éponymes. Nous proposons ici un essai de classification.
- -ESQUE : caricatural. Ce suffixe exprime l’outrance, la farce, l’exagération, une sorte de démesure (grotesque, clownesque, grand-guignolesque, etc.). Comme suffixe d’adjectif éponyme, il appartient plutôt aux domaines littéraire et historique. Ce serait, à l’intérieur des adjectifs éponymes, un superlatif, comme le montrent ces quelques exemples.
- Dantesque : à l’origine propre à Dante et à sa poésie. Actuellement signifie grandiose, inquiétant, violent (un paysage dantesque).
- Rocambolesque (de Rocambole, héros des romans-feuilletons de Ponson du Terrail, deuxième moitié du XIXème siècle) : extraordinaire, extravagant, avec beaucoup de rebondissements, à la limite de l’invraisemblance (un récit, des aventures rocambolesques).
- Ubuesque : qui ressemble au personnage d’Ubu roi, pièce d’Alfred Jarry. Caractère comiquement cruel et couard.
En dehors des formes en -esque attestées par le dictionnaire ou l’usage, l’utilisation de ce suffixe permet de marquer l’ironie, une dépréciation condescendante, une nuance de ridicule (un regard sartresque). Comme les adjectifs qui sont eux-mêmes des superlatifs (magnifique, merveilleux, savoureux, horrible, atroce), ces adjectifs éponymes ne peuvent être précédés de l’adverbe très.
- -IQUE : métonymie. Ce suffixe crée un rapport métonymique entre le nom propre et l’adjectif éponyme correspondant. L’adjectif ne garde que quelques traits de l’ensemble sémantique du nom, et très vite l’usage consacre cette signification particulière. C’est ainsi qu’homérique ne garde du poète grec que l’aspect énorme et tapageur: un rire homérique. Cette formation d’adjectifs éponymes ne concerne pas de domaines particuliers (2), bien plutôt des hommes ou des oeuvres dont un aspect marquant a permis ce glissement de sens. Quelques exemples:
- Platonique : chaste (un amour platonique). En effet, Platon affirmait la supériorité des idées sur les faits. Mais les théories de Platon sont des théories platoniciennes.
- Machiavélique : très subtil, perfide et presque diabolique (un calcul machiavélique).
- -IEN / -EEN : complément de nom ou de manière. De loin le suffixe le plus fréquent des adjectifs éponymes. On peut distinguer trois types d’adjectifs :
- Ceux dont la dimension éponymique a disparu. Qui se souvient de John Dalton (1766-1844), auteur d’une théorie sur le trouble de la vue qui empêche de distinguer certaines couleurs les unes des autres ? Mais tout le monde connait l’adjectif daltonien.
- Les adjectifs dont le rapport avec l’éponyme d’origine n’est plus immédiat. On parle d’une situation cornélienne (conflit, dilemme où le devoir le dispute à la passion) sans avoir obligatoirement à l’esprit Pierre Corneille.
- Les adjectifs qui ont gardé un rapport évident de dérivation : l’épopée de Napoléon est l’épopée napoléonienne. Ce dernier type d’adjectif éponyme est le plus fréquent. Le suffixe -ien peut avoir alors au moins deux valeurs sémantiques différentes : il peut remplacer un complément de nom (comme l’épopée napoléonienne, il y a la période stalinienne) ou il peut aussi marquer l’appartenance à un style, un art, une manière (ex : une vie épicurienne, des images platoniciennes, une foi pascalienne, un univers sartrien, une sensibilité gidienne). Certaines dérivations sont inattendues : Descartes devient cartésien (adjectif formé sur le nom latinisé Cartésius), Aristote aristotélicien, Hugo hugolien, et Rimbaud rimbaldien.
À noter : le suffixe -ien admet la variante -éen lorsque l’éponyme se termine par -e ou -é (Prométhée, prométhéen, Nietzsche, nietzschéen, Mallarmé, mallarméen) ou par -us (Confucius, confucéen, Manichoeus, manichéen) mais cette variante n’est pas systématique (Racine, racinien, Baudelaire, baudelairien, Malthus, malthusien).
- -ISTE : pour ou pro. Ce suffixe exprime l’appartenance à un groupe politique ou religieux , la défense d’une doctrine : les partis trotskistes, maoïstes, marxistes-léninistes, le régime pétainiste, les partisans titistes et sandinistes, la mouvance islamiste, les moines taoïstes et bouddhistes, etc.
Ces adjectifs peuvent être utilisés comme substantifs : les trotskistes, les maoïstes, les taoïstes, les jansénistes, les islamistes... Dans beaucoup de cas, le suffixe pourrait être remplacé par la préposition pour ou le préfixe pro. Le parti « pour Trotski » (ou pro-Trotski), le régime « pour Pétain » (pro-Pétain), les partisans « pour Tito » (pro-Tito).... Cette appartenance, cette adhésion peut aussi être signifiée par le suffixe -ien... En effet, ce suffixe peut quelquefois marquer l’adhésion à un courant de pensée ou un mouvement idéologique : les Français connaissent plusieurs tendances politiques : giscardienne, chiraquienne, rocardienne, etc.
- -IEN ou -ISTE ? Il n’y a aucune raison pour qu’un ministre soit chiraquien ou giscardien et tel autre mitterrandiste. Il semble que la raison de l’opposition (si elle existe) réside dans le fait que le suffixe -ien serait la marque d’un simple penchant, alors que le suffixe -iste serait l’indice d’un attachement plus fort, un engagement actif. Un mitterrandiste serait un inconditionnel de Mitterrand et de sa doctrine alors qu’un chiraquien ressentirait simplement de la sympathie pour Chirac. Distinction qui s’effondre si on l’applique à des régimes: nasserien, mussolinien, hitlérien, stalinien, etc. d’un côté ; titiste, maoïste, gaulliste, castriste, franquiste, etc. de l’autre. Aucun suffixe n’a l’apanage de la dictature ni de la démocratie. On peut cependant risquer une hypothèse. La forme en -ien signifierait une référence à l’homme (Nasser, Mussolini, Hitler, Staline) et la forme en -iste une allégeance aux idées ou au système politique d’un homme particulier, mort ou vivant (le titisme, le maoïsme, le léninisme, etc.).
Mais la frontière sémantique entre ces deux suffixes reste cependant parfois floue. Certains cas se résolvent facilement, d’autres pas. Par exemple, la littérature retient l’opposition entre voltairien et rousseauiste. On peut essayer d’expliquer cette opposition par le fait que Rousseau aurait été considéré comme théoricien et susceptible d’avoir des adeptes qui suivraient ses conseils de vie sociale (une société rousseauiste), alors que Voltaire n’aurait créé qu’un style (un doute voltairien, un sourire voltairien). Autre cas déroutant, celui des pratiques sadiques et masochistes. Pourquoi deux suffixes différents ? L’une serait-elle plus institutionnelle que l’autre ? La langue familière a résolu ce conflit en leur accordant la même terminaison populaire: maso et sado.
Jean-Michel Robert, Université d’Amiens
Thierry Glachant, Alliance Française de Paris
Notes
1. Quelques autres existent, mais de bien moins grande occurrence, comme -ain (élisabéthain), -al (marial), -an (mahométan), -iaque (simoniaque), -ite (préraphaélite).
2. Domaines scientifique et technique (pythagorique, voltaïque), relatif à la pratique (judaïque, bouddhique), à un style (jésuitique, pindarique), etc.
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