Anna Moï est multiple comme d’autres sont français, russes ou vietnamiens. Dans sa boutique du quartier des Halles, à Paris, elle vous reçoit au milieu de vêtements rouges, verts ou noirs, en soie ou en velours, habiles arbitrages entre la mode parisienne et les lignes vestimentaires ancestrales du Vietnam. Au mur, une exposition de peintures ; à l’étage, du riz, du café, des livres. Anna Moï est styliste de mode. Elle est aussi écrivaine, chanteuse et femme d’affaires. « Je n’établis pas de hiérarchies dans ma vie entre l’essentiel et l’accessoire, dit-elle dans un sourire, comme pour s’excuser. Jeune, je voulais être journaliste – et j’ai travaillé dans la mode... Je n’y vois pas de contradiction : c’est de la création, aussi. »
L’art de la digression
Le livre que vient d’écrire Anna Moï, L’écho des rizières (éditions de l’Aube), évoque tout à la fois les techniques du chant lyrique, les peurs de l’enfance, les plaisirs de l’esprit et la vie du Vietnam aujourd’hui. D’instantané en instantané, ce livre est savamment organisé pour effacer toute idée d’organisation : le lecteur y passe d’un temps à un autre, du Vietnam des Hauts Plateaux à une piscine du Sud-Ouest de la France, d’un immeuble populaire du cœur de Hô Chi Minh-Ville (ex-Saigon) à l’île de Phu-Quoc. « J’écris selon une logique interne qui s’est imposée à moi, explique Anna Moï. Je progresse de digression en digression avec un fil conducteur qui est la musique. Je ne tiens pas un journal : je vis, j’emmagasine et, après, c’est retransformé sous la plume avec une part d’imprévu, une liberté certaine par rapport à la mémoire. Quand je vivais à Paris, il y a une quinzaine d’années, j’écrivais sur l’exil. Et je me suis aperçu que ça ne m’intéressait pas. Alors, j’ai passé des années à lire : Kawabata, Yasushi Inoue, la littérature américaine... Mais sans écrire. »
Revenue à Hô Chi Minh-Ville avec son mari, économiste français, en 1993, Anna Moï entre en contact avec la rédactrice en chef d’un journal francophone local, L’Écho des rizières, qui lui commande quelques récits qui, bientôt, deviennent une chronique régulière. Aujourd’hui rassemblées, ces chroniques constituent le premier livre d’Anna Moï. Un livre écrit directement en français : « Le vietnamien est presque plus une langue étrangère pour moi que le français... »
Anna Moï veut cultiver l’oubli. Peut-être parce qu’elle est une enfant de la guerre : « L’important, dit-elle, c’est le présent et l’avenir ». Son histoire (à l’époque, elle se prénomme encore Thiên-Nga, « Cygne céleste ») commence à Saigon en 1955. Après les accords de Genève et l’indépendance du Nord-Vietnam, en 1954, ses parents avaient émigré vers le Sud. La figure du père d’Anna apparaît dans quelques pages de L’écho des rizières : elle est en train d’écrire sa biographie « parce qu’il est un témoin d’une époque très dense de l’histoire du Vietnam et qu’il sort du commun. À la fois officier de carrière, journaliste et non-violent, il est plein de contradictions qui m’ont structurée... Je vais aussi écrire la vie de ma mère : elle a créé la première école maternelle Montessori à Hanoi... »
Francophonie et haute couture
Thiên-Nga, dès la maternelle, est scolarisée en français : le primaire à l’École française de Cholon, le secondaire au lycée Marie-Curie de Saigon. « En 1973, se souvient-elle, juste après mon bac, j’ai quitté la guerre plus que le Vietnam. L’insécurité. L’angoisse face à la mort. Le couvre-feu. Et puis les Vietnamiens sont xénophiles, ils aiment ce qui vient de l’étranger. Je n’ai pas échappé à cette règle de la curiosité... » La future Anna retrouve à Paris sa sœur aînée, qui fait ses premiers pas de mannequin. Elle-même commence à l’université de Nanterre un cursus d’histoire « pour faire du journalisme ». Un jour, sa sœur lui présente la styliste Agnès B. : le sort en est jeté, une partie de la vie d’Anna Moï sera consacrée à la mode, d’abord aux côtés d’Agnès B. ou Philippe Guibourgé, puis en toute indépendance.
Aujourd’hui, Anna Moï se partage entre sa « base », une maison à Hô Chi Minh-Ville où elle habite avec son mari français et leurs trois enfants, les USA où habitent désormais ses parents, sa boutique de Paris et le Sud-Ouest de la France. « Au bout d’un moment de vie au Vietnam, explique-t-elle, je me suis aperçu que je me désintéressais de l’Occident. Mais mes enfants sont à moitié français. Il leur fallait donc des lieux en France. Je peux me balader partout, je m’y sens très à l’aise. Pourvu que je puisse revenir au Vietnam après... On transporte en tous lieux sa chambre d’échos avec soi... »
Jean-Claude Demari
Anna Moï : L’écho des rizières, éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2001, 96 pp., 11 euros.
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