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Que faire de la graphie « e » dans le cadre de la didactique de la prononciation ?



Pour avoir une image de la langue, les lettrés font référence à sa représentation écrite qui est consciente et dominante et non à un modèle oral. Or l’utilisation des graphies dans un modèle d’apprentissage de la prononciation ne va de soi que si ces dernières sont utilisées à bon escient, devenant ainsi une aide et non un handicap à l’acquisition de la prononciation. Un exemple avec la graphie « e ».
(Cet article a été publié avec des fautes typographiques dans le FDLM n° 318, pp. 31-33. La version que nous mettons ici en ligne est donc une version corrigée.)

Novembre-décembre 2001 - N°318


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Il est fréquent de constater une indécision chez nombre de francophones, d’une grande compétence linguistique par ailleurs, lorsqu’il s’agit de prononcer un mot contenant une graphie « e » sans ou même avec accents aigu ou grave. Doit-on prononcer [Œ] ou [E] ? Il existe des règles d’écriture certes, mais elles ne semblent pas opérantes en l’occurrence.
La graphie « e » est en effet ambiguë car elle renvoie à deux phonèmes ([Œ] et [E]) qui ne sont jamais confondus dans le système du français. C’est en effet la seule graphie vocalique simple qui pose problème à ce niveau, les autres étant directement utilisables dans un modèle de prononciation. Aussi l’apprenant est-il en droit de savoir qu’il est absolument normal qu’il puisse confondre les deux phonèmes en question.

Phonèmes et archiphonèmes

[Œ] et [E] sont deux des trois voyelles orales d’aperture moyenne du français. Or en syllabes inaccentuables ouvertes, c’est-à-dire en syllabes non finales de mots, les oppositions de timbres [e]/[ε], [o]/[] et [ø]/[œ] sont neutralisées au profit d’un timbre moyen que l’on peut représenter par les archiphonèmes correspondant [E], [O] et [Œ]. Nous proposons donc à titre d’exemples, contrairement aux dictionnaires, y compris le CD-ROM du Petit Robert (version 1996), qui semblent ignorer l’existence de syllabes inaccentuables :
  • [E] pour les graphies soulignées des mots phonétiques suivants : « les élèves », « vous aimez », « essayez », « mon pays », « la météo », « du plaisir », etc…
  • [O] pour les graphies soulignées des mots phonétiques suivants : « au soleil », « les copains », « la monotonie », « du beaujolais », « à l’opposé », etc…
  • [Œ] pour les graphies soulignées des mots phonétiques suivants : « peut-être », « à jeudi », « au deuxième », « un œillet », « veuillez reprendre », etc.…

Comme les graphies « e » dans leur très grande majorité se situent en syllabes inaccentuées, leur prononciation suit les mêmes habitudes que celles des autres voyelles d’aperture moyenne dans la même position. C’est ainsi que la graphie « e » soulignée dans le mot phonétique « mercredi » qui se trouve dans une syllabe inaccentuée ouverte correspond à un timbre moyen [Œ] comparable à ceux des exemples donnés au paragraphe précédent.

Le problème du « e » central

La transcription par [] employée habituellement donne à penser qu’il pourrait s’agir d’une prononciation particulière qui ferait exception aux lois de position. Au plan strictement phonétique, cette représentation est trompeuse car elle correspond à une voyelle centrale non labialisée (« e » central) qui n’existe pas dans le système du français. Lorsque cette voyelle inaccentuée est prononcée, elle est réalisée labialisée et antérieure (son [Œ]).
En réalité tout se passe comme si le symbole [] était systématiquement attribué à la graphie « e », qu’elle soit prononcée ou qu’elle soit muette. C’est dire combien cette représentation n’est en rien comparable aux autres transcriptions vocaliques. Elle ne se situe pas sur le même plan et il est didactiquement préjudiciable de la présenter sur le même plan que les voyelles qui sont accentuables. L’apprenant retient à l’usage qu’il s’agit d’une voyelle qui peut devenir muette d’une façon qui lui paraît le plus souvent aléatoire tout en constatant très vite qu’on ne lui dit pas comment la prononcer lorsqu’elle se prononce et encore moins comment prononcer les consonnes mises en contact lorsqu’elle est muette.

 

 

 

 

 

L’intérêt de ce problème pour la didactique

Or ce qui importe au plan didactique c’est de savoir :
  • d’une part, comment prononcer cette voyelle lorsqu’elle n’est pas muette, comme par exemple dans le mot phonétique « vendredi » ? Réponse : par [Œ] au même titre que les autres voyelles d’aperture moyenne [E] et [O] en syllabe inaccentuable ouverte et certainement pas par [] qui ne dit rien de clair sur sa prononciation. Il est important de faire prendre conscience à l’apprenant qu’il ne s’agit pas d’un cas particulier mais que cette prononciation suit les habitudes générales de prononciation propres aux voyelles inaccentuées. Ces dernières sont au nombre de sept articulations orales ([i], [y], [u], [a], [Œ], [O], [E]) et de trois nasales. Ce n’est qu’au niveau des voyelles accentuables qu’apparaît l’opposition de timbres [ø]/[œ], [e]/[ε], [o]/[] pour les trois voyelles d’aperture moyenne en fonction de la structure syllabique consonne-voyelle (CV) ou consonne-voyelle-consonne (CVC) ;
  • d’autre part, comment prononcer les consonnes mises en contact par l’amuïssement de cette voyelle ? Réponse : en s’intéressant aux affinités ou aux incompatibilités issues de la mise en contact de deux consonnes en fonction et de leurs positions respectives fortes ou faibles et de leurs natures respectives (sourdes ou sonores, nasales ou orales, occlusives ou constrictives) qui déterminent le sens des assimilations.
Pourquoi attirer l’attention sur une voyelle, muette en l’occurrence, alors que le problème de prononciation est entièrement consonantique ? c’est que ceci constitue une illustration de l’impérialisme de la chose écrite au détriment de l’homogénéité du modèle oral.
Quant à la question de savoir pourquoi cette graphie « e » est parfois prononcée, parfois muette, la réponse ne peut être donnée que dans un contexte rythmique (les équilibres temporels entre mots phonétiques) et phonétique (les structures syllabiques et les suites de consonnes) et non pas en fonction de la seule référence à l’écrit. Nous touchons là au problème de la représentation de l’oral qui peut être double, voire multiple.
Puisse cette réflexion vous avoir rappelé l’existence de voyelles inaccentuées qui neutralisent l’opposition de timbres qui opère pour les accentuables et convaincu de l’inadéquation à la didactique de la prononciation d’une représentation d’assimilations consonantiques par la transcription d’une voyelle « e ». Il convient d’utiliser le plus possible les graphies en didactique de la prononciation certes, mais pas à n’importe quel prix !

François Wioland,
Université de Strasbourg










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