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Revue de la fédération internationale des professeurs de français

Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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« Une langue vivante pour une musique vivante »
Entretien avec le groupe Matmatah



Ils joueront en Russie du 16 au 23 mars 2002. Ils ont vendu 800 000 exemplaires de leur premier album, La Ouache, en France, en Europe et au Québec. Ils figurent en bonne place dans la désormais fameuse compilation didactique Génération Française 4 (objet de notre Dossier central)… Il y a quatre ans, Matmatah, groupe de quatre jeunes Brestois, jouait encore dans les bars en Bretagne et sur toutes les petites scènes de l’Ouest de la France…

Novembre-décembre 2001 - N°318


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Votre nom est presque celui d’un village du Sud-Est tunisien, Matmata. Pourquoi ?
En 1995, quand nous avons vraiment formé le groupe, nous avons voulu prendre un nom qui ne soit ni français ni anglais, un nom qui se prononce dans toutes les langues et qui ne suggère pas d’images trop précises. On n’avait pas envie de se coller un nom du genre Sépultura, vous voyez ? Et puis l’un de nous, quand il était gamin, est allé une fois en vacances à Matmata avec ses parents… Le nom était trouvé. Quant au H, c’est une autre histoire (rires)…

Vos racines celtiques sont-elles une aide pour votre reconnaissance internationale ?
Nos racines brestoises peut-être… Nous avons beaucoup tourné dans les pays francophones, Belgique, Québec, Suisse. Et aussi en Hollande et en Chine. Nous ne nous sentons pas spécialement celtiques, mais brestois… Brest est une ville cosmopolite, qui parle dans toutes les langues. Brest est un port, une ville prolo, une ville rock, pas une ville celtique. Elle ressemble plus à Liverpool qu’à Locronan… Et notre musique, avec ses mélanges, est à l’image de ce qui se passe à Brest.

Comment est né « Lambé An Dro », votre premier gros succès, qui figure sur Génération Française 4 ?
Lambé, c’est Lambézellec, un vieux quartier de Brest, une sorte de village où Stan (NDLR : Tristan Nihouarn) a habité à l’époque où il était étudiant. Cette chanson est une chronique de la vie étudiante, des galères, des fêtes… Nous avons écrit ses paroles à partir d’un délire de souvenirs… Au début, vers 1992, c’était un instrumental, basé sur le fameux « riff » réputé celtique trouvé par Sammy (NDLR : Cédric Floc’h) sur sa guitare. Pour lui, c’était une gamme de blues…

Dans « Lambé », vous mettez en œuvre des techniques instrumentales d’habitude réservées au chant traditionnel breton…
Oui, le « kan ha diskan »… Les deux guitares qui se répondent… Ce système est aussi utilisé par les sonneurs de bombardes. Ça leur permet de reprendre leur souffle et de garder le rythme… Ce n’était pas difficile pour nous : on baignait là-dedans… Nous avions un patrimoine musical très riche à portée de main, alors nous l’avons utilisé, mais avec des guitares électriques. On s’est fait cracher dessus par les puristes : on ne respectait pas les règles, on se servait du patrimoine au lieu de le servir… Mais le patrimoine n’est pas sacré ! Il faut le faire évoluer ! Et nous, nous l’avons fait connaître au grand public. Comme Stivell l’avait fait trente ans avant.

Dans votre premier album, vous mêlez rock, Bretagne et Orient…
Il y a pas mal de points communs entre les harmonies celtiques et orientales. La bombarde, instrument à vent symbole de la Bretagne, est maghrébine, à l’origine ! Elle a été ramenée en France au Moyen Âge… Lors de nos premières années étudiantes, nous avons été influencés par les musiques celtiques. C’était 1993, le retour d’Alan Stivell, l’artisan de la renaissance musicale bretonne en 1972… Les musiques ethniques, nous les avons découvertes à travers Led Zeppelin, le premier groupe de rock à mêler folk et harmonies orientales à ses guitares électriques… Vers 94, nous avons commencé à écouter des choses plus traditionnelles : Nusrat Fateh Ali Khan, Ravi Shankar. C’est assez facile à mélanger avec la musique occidentale, le rock binaire…

Sur le CD de Génération Française 4, vous avez pour voisins Manu Chao, Tryo, FFF, Zebda, Tété…
On ne connaît pas tout le monde ! On se croise, dans nos tournées, mais c’est rapide… FFF, ils nous rappellent forcément notre première grosse scène : en mars 96, dans la plus grande salle de Brest, nous avons été leur première partie ! On jouait à peine depuis six mois… Merci à eux ! Tété, nous l’aimons bien. Nous l’avons rencontré l’été dernier, c’est un mec cool… Avec Zebda aussi, nous avons sympathisé… Tryo, nous avons participé à une compil’ avec eux : Tibet libre… Et puis il ne faut pas oublier Merzhin : eux, ce sont nos vrais voisins. À Brest…

Vous êtes étudiés dans des lycées, en France et à l’étranger… D’après vous, à quoi le devez-vous ?
On ne sait pas trop… Après un concert, nous avons rencontré une prof de français qui donne des cours à des étrangers. Elle avait repris « Troglodyte » parce qu’il y avait beaucoup d’imparfaits et de passés composés et que c’était pas mal pour la grammaire… En fait, nous écrivons des textes assez simples, assez faciles à comprendre. Nous concevons donc sans problème d’être étudiés à l’étranger. Pour la fac de littérature en France, on pense qu’il faudra attendre !


Et quel effet cela vous fait, d’être un objet pédagogique ?
Ça fait plaisir, c’est marrant… Ma mère (NDLR : c’est Tristan Nihouarn qui parle) est prof d’anglais, elle va être ravie. Enseigner une langue par les chansons ou le rock, c’est une manière de faire intéressante. Quand j’ai étudié « Imagine » de Lennon au collège, en anglais, j’ai trouvé ça plus motivant que d’écouter une vieille rengaine enfantine. Arrivés à l’adolescence, les jeunes accrochent plus là-dessus. C’est une manière de faire passer la langue plus facilement. Le français est une langue vivante, alors autant l’étudier de façon vivante…


Chanter en français, aujourd’hui, est-ce un atout ou un handicap ?
C’est la grande question. Nous persistons à dire que, pour chanter du rock, c’est un handicap. Ça fait hurler certains, mais une langue est un instrument de musique et certains instruments de musique sont plus adaptés à un certain genre musical qu’à un autre. Le français convient bien mieux aux chansons traditionnelles ou aux chansons électrifiées… Au rap aussi, peut-être. C’est une langue faite pour être lue, déclamée – ou chantée sur des rythmes ternaires. Pas sur du binaire.


C’est pourtant bien ce que vous faites !
Nous, on fait de la musique rock : des textes en français et de la musique en anglais (rires) ! On peut toujours se débrouiller : utiliser certaines sonorités françaises qui sonnent bien avec un tempo binaire… Mais ça ne coule pas de source. Autre problème, quand on commence à chanter : celui de la pudeur… Comme on n’ose pas se livrer, chanter en anglais est une bonne manière de se cacher…


Peut-il exister un rock francophone et très vendeur dans le monde ?
À l’étranger, il y a ce qu’on appelle, en anglais, la « french touch » : c’est un peu à la mode… Nous, nous ajouterions le sens de la fête. On est là pour ça. Pour divertir les gens, que ce soit à Lyon, à Spa ou à Moscou ! Il ne faut pas l’oublier parce que c’est une force, pour nous… Et puis les gens, partout, ont besoin de références. Ils ont besoin d’adopter quelqu’un. Quand on voit l’aura qu’a Gainsbourg, par exemple, dans le monde entier, on se dit que ça peut vraiment aider la musique française à passer les frontières… Il faudrait beaucoup plus de références françaises dans le monde, qui soient à la fois internationales et modernes. On commence à avoir Air, Daft Punk… Mais c’est Gainsbourg qui a fait un énorme boulot, posthume, auprès des Anglo-Saxons. C’est lui qui a lancé la pop francophone dans le monde.


Vous étiez étudiants. Vous êtes un groupe à succès. Quel conseil donneriez-vous à des débutants ?
Le secret, c’est que les gens ne vont pas venir vous chercher. Le secret, c’est les concerts. Nous en avons donné plus de sept cents en six ans. En commençant par les plus petits bars… La Bretagne a peut-être un avantage sur d’autres régions, c’est que les gens y ont une vraie culture du concert. Partout il y a des bars, des petites scènes où les jeunes musiciens tournent en solo, en duo, en groupe… Un groupe comme Louise Attaque, qui a eu un succès énorme en France, l’a bien compris : ils ne sont pas bretons, mais ils ont commencé à tourner en Bretagne… Nous aussi, nous avons énormément tourné. On a fait parler de nous et c’est monté tout doucement. Et puis, à un moment, il faut se lancer et ne plus faire que ça. Nous avons sorti à nos frais un petit « deux-titres » qui a commencé à passer dans les radios locales. Les gens l’achetaient pour eux et leurs amis. C’est après que les maisons de disques parisiennes sont venues nous voir… S’il y a une seule leçon à retenir, c’est que les gens veulent de la musique vivante. De la musique sur scène.

Propos recueillis pas Jean-Claude Demari

Matmatah, sa vie, son oeuvre :

Matmatah, c'est l'anti-boys band… En 1992, Cédric Floc’h, étudiant en génie électrique, rencontre Tristan Nihouarn, qui rentre en fac de maths. Impressionné par le retour d'Alan Stivell (Again, fin 93), Tristan prend des cours de chant traditionnel, le « kan ha diskan »... Le duo est rejoint par un géographe bassiste, Eric Digaire, et par Jean-François Paillard, batteur et mareyeur.
Formation officielle de Matmatah : septembre 1995. Le succès se dessine rapidement en Bretagne : plus de 150 concerts par an, avec le soutien de la radio publique locale, Radio-France Bretagne Ouest. Juillet 1997 : un CD 2-titres autoproduit va se vendre, de Rennes à Brest, à 30 000 exemplaires en dix mois. Grâce au produit des ventes, en mars 98, Matmatah enregistre l'album La Ouache en Angleterre. La signature dans une maison de disques, Tréma, ne se fait qu’en mai 98. Les concerts s'étendent à toute la France. En juillet 1998, tous les jeunes Français commencent à fredonner « Lambé An Dro ». Les radios formatées pour adolescents, NRJ et Fun, n'embrayent qu'en septembre 1998...
Depuis, La Ouache s’est vendu à 800 000 exemplaires et un second CD, plus rock, Rebelote, sorti en mars 2001 chez Tréma, suit les mêmes traces.

J.-C. D.





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