À partir des années 1970, la didactique du Français Langue Étrangère (F.L.E.) s’est dégagée, lentement mais inexorablement, d’une didactique qui distinguait d’une part, langue et culture, et qui, d’autre part, considérait l´apprentissage du Français comme devant apporter un sentiment d´universalité, qu´aucun autre pays que la France n’aurait été à même de personnifier. La recherche française dans le domaine, - notamment grâce aux actions conjuguées de Martine Abdallah-Pretceille et de Louis Porcher, mais également de Robert Galisson, de Geneviève Vermès ou de Geneviève Zarate -, a permis à la didactique du F.L.E. de prendre la coloration de la
bigarrure interculturelle, reflet d’une société multiculturelle. Grâce à leur ténacité, des réflexions et des changements en profondeur ont pu être effectués, à une époque où justement, les linguistes prônaient un abandon progressif de l´enseignement de la culture/civilisation au profit du tout communicatif. Trente ans plus tard, pourtant, la bataille n’est toujours pas gagnée : deux raisons au moins perturbent encore aujourd´hui la reconnaissance et l’application de cette nouvelle didactique.
- La première est que le terme même d´interculturel existe sous de nombreuses appellations : compétence, communication, démarche, option, perception ou encore pratique.
- La seconde raison découle en partie de la première. Les recherches ont montré que dès que les cultures entrent en contact, contacts entre « différentes formes d’être au monde », il se produit tôt ou tard un phénomène de réaction qui est celui des préjugés, des stéréotypes, des clichés, des idées reçues et de l´ethnocentrisme. Mais il y a une absence flagrante de méthodologies qui traiteraient systématiquement et en profondeur de ces réactions, et qui incorporeraient une compétence de communication interculturelle, différente de la compétence de communication culturelle, dans le but d´arriver à mieux se comprendre et pourquoi pas, d´arriver à une véritable compréhension mutuelle.
À la recherche d’une compréhension
Si appartenir à une culture signifie communiquer de manière spécifique, la culture d´origine et la culture cible vont devoir, si elles veulent vraiment se comprendre, s´appuyer sur la prise en compte du phénomène de l´Altérité, et obéir à des exigences spécifiques, puisque la compréhension mutuelle ne va pas de soi. En effet, quand on communique, plusieurs scénarios sont possibles : il peut y avoir accord réciproque entre le locuteur et l´interlocuteur - à travers les normes contenues dans la langue -, on dit alors que les conditions de la compréhension sont réussies. Il peut y avoir par contre, des évidences non-partagées, des normes et des valeurs variables, comme c’est le cas lorsque des individus porteurs de différentes cultures entrent en contact : nos visions du monde s´affrontent et c’est la rencontre avec l´étranger, l’étrange.
Dans ce dernier cas, la compréhension se transforme soit en malentendu, soit en incompréhension. Dans le premier cas, on peut rendre compréhensible ce qui a été mal compris. Dans le deuxième cas, par contre, on se retrouve devant une voie sans issue, qui peut se transformer soit en une totale indifférence, ou pire encore, en une réaction de rejet. Il va donc falloir rechercher le pourquoi du problème de compréhension, à travers l´interprétation, car comprendre n’est pas quelque chose de naturel, d´inné. La compréhension demande en effet un effort, celui de l´interprétation, notamment en situation interculturelle : ce n´est pas un simple décodage, c’est un véritable travail. Et c’est cet effort qu’il va falloir encourager, pour arriver à une entente, - une entente langagière -, une «
fusion des horizons »
2.
L’entente langagière
Cette entente langagière présuppose un certain nombre de contraintes décrites par Hans-Georg Gadamer, et que nous présentons rapidement ici :
a) Une décentration, un hors de soi en l´Autre ; il faut accepter de «
se laisser dire quelque chose », faire l’expérience du
tu, et par extension, des rapports à nous-mêmes, pour revenir à soi, plus riche d´un nouvel horizon, qui révèle une vérité toujours nouvelle
b) L´acceptation des règles du jeu langagier. Pour arriver à ce moment de vérité qu’est la compréhension, nous sommes contraints, comme le rappelle H-G. Gadamer, d´entrer dans un jeu – le jeu langagier – qui exige lui aussi de respecter certaines règles : les règles du jeu,
entrer dans le jeu de l´Autre, jouer son jeu, sans savoir à l´avance comment il finira. Et nous faisons alors l’expérience du dialogue.
c) Une remise en question de nos points de vue par le dialogue. Considéré comme un «
mouvement circulaire dans lequel les réponses renvoient à des questions, provoquant de nouvelles réponses », le dialogue, nous dit Gadamer est semblable à l’expérience de l´art qui se révèle à nous, - un événement « éclairant » -, mais d’une manière différente selon le spectateur/observateur. La vérité qui nous apparaît alors, parce qu’elle est contingente, nous oblige à remettre en question le bien-fondé de nos points de vue, et par là-même, accepter de renoncer à une vérité établie une fois pour toute et pour tous. Alors, se produit un phénomène de compréhension herméneutique.
d) La reconnaissance du rôle de la tradition. Dans le même mouvement, en faisant l’expérience de cette compréhension, nous nous rendons compte que nos points de vue sont imprégnés de tradition, parce que nous sommes nés à un endroit donné, que nous vivons à une époque, et que nous évoluons dans un milieu, et que tous ces éléments font partie intégrante de ce qui compose notre
Être, (
Sein) et qui contribue à donner forme à notre
être-là (
Dasein) dans l´esprit de M. Heidegger. H-G. Gadamer rappelle avec insistance : «
Nous sommes historiquement situés », c’est pourquoi, seule une «
conscience herméneutique peut nous aider à nous ouvrir au dialogue et à la critique, à travers le médium de la communication.»
La dialectique de la compréhension
Cette compréhension, ainsi définie, est donc un art, celui de l´Herméneutique. Il ne faudrait pas pour autant croire qu’il suffise d´appliquer ici une méthode toute faite pour ce faire, une
Techné, comme celle de l´artisan, parce que l´Agir humain ne se résume pas en une formule mathématique qu’on tirerait à volonté de sa manche. D´autres éléments sont à considérer : tout d’abord, quand nous agissons, nous le faisons selon nos habitudes, nos valeurs, c’est-à-dire à travers un
Ethos, encore une fois particulier, comme l´a montré F. François dans «
Morale et mise en mots. » L´Herméneutique telle que nous l´entendons, en nous appuyant sur l’œuvre de H-G Gadamer, présuppose une déontologie, imposée par le caractère de l’activité interprétative, et donc du problème de la responsabilité, selon deux principes : le respect du texte (dans sa lettre comme dans son esprit) et la bienveillance dans la production du sens (qui crédite le texte et l’auteur des bonheurs de l´interprétation). L´interaction qui s´opérera alors, entre deux interlocuteurs ou entre le texte et son lecteur, aura la forme du cercle herméneutique - «
le tout et la partie du tout » -, qui conduit par des cercles concentriques à un élargissement du sens de la compréhension, c´est une des priorités herméneutiques, tout en se situant avec le texte dans un rapport de vérité, le considérant comme une perfection, en lui accordant le statut de mieux savoir que nous ce qu’il dit, puisqu´il le dit. Suivant M. Heidegger et sa formule «
Die Sprache spricht», «
la langue parle», nous voulons alors considérer chaque déclaration comme réponse à une question : il y adonc dialectique de la compréhension.
Texte et dialogue : trois pistes pour la compréhension
Les trois priorités herméneutiques seront donc :
a) Appliquer la dialectique des questions et des réponses pour continuer la conversation commencée avant nous, et qui est à l´origine du texte, en considérant que comprendre sera «
comprendre quelque chose comme une réponse », et partir à la recherche du non-dit, remonter de tout ce qui est dit à tout ce qui n’est pas dit, «
retrouver le dialogue derrière l´énoncé ».
b) Reconnaître que le
Logos, en tant que porteur d´opinions et de jugements, est un élément universel, capable de traverser les frontières, car le
Logos est universel. Le seul moyen pour l´homme fini et imparfait de connaitre l´homme, est donc de l´interroger patiemment par l’expérience, au lieu de vouloir forcer d´un seul coup son secret. Les traces de l’expérience humaine passent par les textes représentatifs de notre monde
3, d´où l’importance - et c’est ce que réclame justement H-G. Gadamer -, et qui sera la troisième priorité herméneutique
c) Être conscient du travail de l´histoire, de cette
memoria vitæ, du rôle des préjugés et de la tradition. La tradition, au contraire de ce qu´en prétend J. Habermas, n’est pas un retour en arrière, car la tradition se trouve dans un changement perpétuel.
La topique rhétorique argumentative
Pour interroger l’expérience humaine, nous disposons de
sensus communis contenus dans la topique rhétorique argumentative. C’est elle, en effet, qui va nous permettre de parcourir les différentes expériences humaines. La rhétorique se sert de lieux et de figures et, puisqu´elle est un art d’arriver au vrai toujours subjectif et toujours changeant par les outils qu’elle met à disposition, nous fait arriver au plus près d’une chose, avec toutes les questions appropriées qui peuvent être posées à son sujet. C'est alors qu'elle nous donne le pouvoir de parler, tout comme l´herméneutique nous donne le pouvoir de comprendre. Le langage s´accomplissant dans le dialogue entre humains, il sera considéré comme médiateur social.
Une méthode interculturelle du FLE
La pédagogie herméneutique et rhétorico-argumentative du F.L.E. se base tout d’abord sur des textes bilingues, (langue cible/langue d´origine) qui retracent les évolutions, dans notre cas particulier, des représentations franco-allemandes
4, de manière chronologique, de l´antiquité à nos jours. On peut suggérer le regroupement suivant :
- Selon le principe de la polémique : ils sont là pour provoquer, pour inviter au dialogue. Ils défendent une thèse, ils sont argumentatifs
- Ces textes ont été écrits par des autorités, ce qui contribue à donner à l´apprenant des connaissances culturelles essentielles
- Les sujets en sont variés, puisqu´ils vont des conflits religieux, en passant par des récits de voyages, des portraits d´autorités, et des événements historiques, de manière à respecter le pluridisciplinaire, et par la diversité, provoquer l’envie de s´interroger, d´en savoir plus. Nous désirons également, échapper aux fameux « Dossiers de civilisation », autrement dit, au caractère monoculturel.
Quant à l’application de la méthode, elle suit, elle aussi, un ordre chronologique, afin de respecter la genèse des représentations, en utilisant une démarche de construction des connaissances rhétoriques, basée sur une méthode d´apprentissage de l´argumentation. Cette première ébauche de méthode interculturelle de F.L.E. se situe obligatoirement, après les méthodes d´apprentissage du F.L.E. de base. Elle n’est pas applicable à des apprenants débutants, puisque l´apprentissage de l´argumentation ne peut se faire qu’après celui de la grammaire, comme c’était déjà le cas dans l´Antiquité. De même, elle n´est applicable, qu´à des apprenants de types grands adolescents/adultes, parce que l’activité argumentative exige un développement psycholinguistique qui n´apparaît qu´assez tard (14-15 ans) et parce que l´herméneutique dans son exigence de décentrement et d´acceptation du jeu de l´autre suppose le sens du relatif qui lui aussi est dépendant du développement psychologique.
L´Interculturel se nourrit de sens communs, de préjugés, de stéréotypes : sans eux, nous n´aurions pas besoin de ce domaine particulier, sans eux, il n’y aurait pas de cultures au pluriel, mais une seule culture dogmatique. D´où l’importance, dans toute pédagogie interculturelle, de se pencher sur les préjugés et les stéréotypes qui nous permettent de découvrir notre enracinement dans l’expérience collective d´un groupe, d’une cité, d’une nation, de l’espèce humaine. Ils sont mémoire, tradition, sagesse acquise et transmise, tout le contraire encore une fois, de la «
tabula rasa » de Descartes. En conclusion, notre réflexion se veut être une « réflexion émancipatrice », celle portée par la certitude qu´en didactique du F.L.E., il ne suffit pas de bien « parler la langue de l´Autre, il faut également parler sa culture », pour qu´ « apprendre devienne comprendre. »