LE POINT DE VUE DU THÉORICIEN
L’esprit du terrorisme, par Jean Baudrillard
Le Monde, le 02 novembre 2001
Des événement mondiaux, nous en avions eu, de la mort de Diana au Mondial de football – ou des événements violents et réels, de guerres en génocides. Mais d’événement symbolique d’envergure mondiale, c’est-à-dire non seulement de diffusion mondiale, mais qui mette en échec la mondialisation elle-même, aucun. Tout au long de cette stagnation des années 1990, c’était la «
grève des événements » (selon le mot de l’écrivain argentin Macedonio Fernandez). Eh bien, la grève est terminée. Les événements ont cessé de faire grève. Nous avons même affaire, avec les attentats de New York et du World Trade Center, à l’événement absolu, la « mère » des événements, à l’événement pur qui concentre en lui tous les événements qui n’ont jamais eu lieu.
[…] On peut bien parler d’une guerre mondiale, non pas la troisième, mais la quatrième et la seule véritablement mondiale, puisqu’elle a pour enjeu la mondialisation elle-même. Les deux premières guerres mondiales répondaient à l’image classique de la guerre. La première a mis fin à la suprématie de l’Europe et de l’ère coloniale. La deuxième a mis fin au nazisme. La troisième, qui a bien eu lieu, sous forme de guerre froide et de dissuasion, a mis fin au communisme. De l’une à l’autre, on est allé chaque fois plus loin vers un ordre mondial unique. Aujourd’hui celui-ci, virtuellement parvenu à son terme, se trouve aux prises avec les forces antagonistes partout diffuses au cœur même du mondial, dans toutes les convulsions actuelles. Guerre fractale de toutes les cellules, de toutes les singularités qui se révoltent sous forme d’anticorps. Affrontement tellement insaisissable qu’il faut de temps en temps sauver l’idée de la guerre par des mises en scène spectaculaires, telles que celles du Golfe ou aujourd’hui celle d’Afghanistan. Mais la quatrième guerre mondiale est ailleurs. Elle est ce qui hante tout ordre mondial, toute domination hégémonique – si l’islam dominait
Le Monde, le terrorisme se lèverait contre l’Islam. Car c’est
Le Monde lui-même qui résiste à la mondialisation.
[…] De toutes ces péripéties nous gardons par-dessus tout la vision des images. Et nous devons garder cette prégnance des images, et leur fascination, car elles sont, qu’on le veuille ou non, notre scène primitive. Et les événements de New York auront, en même temps qu’ils ont radicalisé la situation mondiale, radicalisé le rapport de l’image à la réalité. Alors qu’on avait affaire à une profusion ininterrompue d’images banales et à un flot ininterrompu d’événements bidon, l’acte terroriste de New York ressuscite à la fois l’image et l’événement.
Entre autres armes du système qu’ils ont retournées contre lui, les terroristes ont exploité le temps réel des images, leur diffusion mondiale instantanée. Ils se la sont appropriée au même titre que la spéculation boursière, l’information électronique ou la circulation aérienne. Le rôle de l’image est hautement ambigu. Car en même temps qu’elle exalte l’événement, elle le prend en otage. Elle joue comme multiplication à l’infini, et en même temps comme diversion et neutralisation […]. Ce qu’on oublie toujours quand on parle du «
danger » des médias. L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image.
Qu’en est-il alors de l’événement réel, si partout l’image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? Dans le cas présent, on a cru voir (avec un certain soulagement peut-être) une résurgence du réel et de la violence du réel dans un univers prétendument virtuel. «
Finies toutes vos histoires de virtuel – ça, c’est du réel ! » De même, on a pu y voir une résurrection de l’histoire au-delà de sa fin annoncée. Mais la réalité dépasse-t-elle vraiment la fiction ? Si elle semble le faire, c’est qu’elle en a absorbé l’énergie, et qu’elle est elle-même devenue fiction. On pourrait presque dire que la réalité est jalouse de la fiction, que le réel est jaloux de l’image… C’est une sorte de duel entre eux, à qui sera le plus inimaginable.
Jean Baudrillard, philosophe.
Compréhension du texte de Jean Baudrillard
1. Vrai ou faux
Selon Jean Baudrillard :
- La quatrième guerre mondiale est tournée contre l’hégémonie américaine.
Faux : « la quatrième guerre mondiale est ailleurs. Elle est ce qui hante tout ordre mondial, toute domination hégémonique – si l’islam dominait
Le Monde, le terrorisme se lèverait contre l’Islam. »
- La quatrième guerre mondiale est tournée contre la mondialisation.
Vrai : « De l’une à l’autre, on est allé chaque fois plus loin vers un ordre mondial unique. Aujourd’hui celui-ci, virtuellement parvenu à son terme, se trouve aux prises avec les forces antagonistes partout diffuses au cœur même du mondial, dans toutes les convulsions actuelles. »
« Car c’est
Le Monde lui-même qui résiste à la mondialisation. »
- Les attentats de New York sont un évènement parmi d’autres.
Faux : « Alors qu’on avait affaire à une profusion ininterrompue d’images banales et à un flot ininterrompu d’événements bidon, l’acte terroriste de New York ressuscite à la fois l’image et l’événement. »
2. Quête de sens
- Pour décrire les résistances au nouvel ordre mondial (dans le deuxième paragraphe), Baudrillard emploie une métaphore filée, laquelle ?
Il s’agit de la métaphore de la maladie : « Au cœur même du mondial », « convulsions », « Guerre fractale de toutes les cellules », « forme d’anticorps ».
- Pourquoi, parlant des attentats de New York, Baudrillard mentionne-t-il la « scène primitive » ?
À savoir : pour le psychanalyste Sigmund Freud, la scène primitive ou scène originaire, désigne les rapports sexuels entre les parents observés ou supposés puis imaginés par l’enfant et faisant partie des fantasmes qui organisent la vie psychique.
Comment Baudrillard montre-t-il que les attentats changent notre vision du monde ?
« Nous avons même affaire, avec les attentats de New York et du World Trade Center, à l’événement absolu, la “mère” des événements, à l’événement pur qui concentre en lui tous les événements qui n’ont jamais eu lieu. », « Et les événements de New York auront, en même temps qu’ils ont radicalisé la situation mondiale. »
- Selon Baudrillard, qu’est-ce qui permet la confusion entre l’image de l’événement et l’évènement en lui-même ?
« Le temps réel des images, leur diffusion mondiale instantanée. ».
- Quelle sont les conséquences de cette confusion, selon Baudrillard ?
« Car en même temps qu’elle exalte l’événement, elle le prend en otage. Elle joue comme multiplication à l’infini, et en même temps comme diversion et neutralisation […]
« L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image. »
- Baudrillard finit-il par affirmer que la réalité dépasse effectivement la fiction ?
Non, sa pensée est plus complexe. Selon lui, il y a concurrence entre la réalité et la fiction dans le domaine de l’imaginable : « On pourrait presque dire que la réalité est jalouse de la fiction, que le réel est jaloux de l’image… C’est une sorte de duel entre eux, à qui sera le plus inimaginable »
EXPLOITATION PÉDAGOGIQUE
DÉBAT
1. Vous êtes producteur de cinéma à Hollywood. Vous aviez engagé plusieurs millions de dollars sur un scénario catastrophe dont l’évènement du 11 septembre se rapproche. Vous étiez dans les derniers jours de tournage. Quelles sont les réactions au sein de votre équipe ?
2. Jacques Baudrillard souligne que les terroristes ont su retourner les armes du système [libéral] contre lui. La presse écrite a donné une importance considérable aux images, elle les a accompagnées de textes pathétiques. N’a-t-elle pas contribué, en amplifiant ainsi l’évènement, à semer la terreur – définition même du terrorisme ?
3. Comment la presse écrite de votre pays a-t-elle relaté l’évènement ?
Réponses
Les images : panoramique, fumée, gratte-ciel, explosion, destruction, catastrophe, apocalypse, effondrement.
– a 3 ; b 4 ; c 2 ; d 1
Les textes
– Non – Les lecteurs sont supposés avoir vu les évènements à la télévision ou sur l’internet le jour même du drame. – Le titre du Parisien pourrait s’appliquer à l’explosion d’une centrale nucléaire, à l’explosion d’une bombe atomique sur un gratte-ciel à Abidjan, à la chute d’un météorite enflammé sur un immeuble dans une grande ville.
– Vision historique :
Libération,
Le Figaro ; Vision sensible :
Le Parisien,
Le Monde.
– Une litote consiste à employer une expression atténuée. On fait entendre le plus en disant le moins. C’est le cas ici : la mention de la date indiquant qu’à partir de ce jour l’histoire prend une nouvelle direction.
– Il s’agit presque d’un alexandrin ; le premier hémistiche est juste, le second l’est si on ne prononce pas le
e muet de
monde. Le premier hémistiche est concret, encore que
frappée ait aussi un sens moral.
Saisi d’effroi est moral.
– La peur : peur, effroi, terrifiants, terroriste.
– a 3 ; b 2 ; c 6 ; d 4 ; e 1 ; f 5.