Pour la Commission européenne, “ rien, en réalité, ne lie structurellement le franc CFA au franc français. Il aurait pu l’être au dollar ou à toute autre devise ”. C’est, dit-elle, un “ choix souverain ” qui ne devrait pas être “ remis en cause par la création de la monnaie unique européenne ”. Quel sens aurait alors la zone Franc après la disparition de la monnaie de référence ? Créée le 26 décembre 1945, elle est composée de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA dont sont membres le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Togo, récemment rejoints par la Guinée-Bissau) et de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) qui regroupe le Cameroun, la République centrafricaine, le Congo Brazzaville, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad. Les Comores ont leur propre franc lié par une parité différente au franc français. Les accords de coopération monétaire, qui régissent le système, assurent la liberté des transferts de capitaux dans la zone. Ils accordent à la France un rôle central de pilotage (détermination des parités, appui direct pour la stabilité du taux de change extérieur à la zone).
Le Trésor français contribue directement à cette tâche de stabilisation et de garantie, les pays de la zone étant tenus, en retour de déposer dans ses coffres 65 % de leurs réserves de change et ils s’engagent aussi à une discipline macro-économique inspirée par Paris. Cela n’a évité à ces pays ni l’appauvrissement graduel ni de subir les effets d’une dévaluation de 50 % début 1994. Et la rumeur va bon train sur une nouvelle dévaluation du FCFA lors du passage à l’euro … “
Il n’y a que des effets positifs à moyen terme si les pays africains concernés poursuivent dans la voie de la bonne gestion ”, a indiqué le Ministère français de l’Économie et des finances pour calmer les inquiétudes africaines, quant à l’éventualité d’une nouvelle dévaluation.
La France demeure le partenaire essentiel
Autrefois liée à la France, l’Afrique subsaharienne l’est de plus à l’Union européenne (UE) et elle dépend de plus en plus de ses financements. Il a résulté des Conventions de Lomé UE-ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) une intensification croissante des relations financières et commerciales, dans un sens plus que dans l’autre, il est vrai. L’UE est à ce jour le premier client et le premier fournisseur de l’UEMOA. Elle couvre 46 % et ses exportations à 47 %. Même chose pour la CEMAC, dont l’UE est le principal partenaire commercial (l’UE lui achète 41,6 % se ses produits et lui assure 71,6 % de ses importations). D’où le besoin qui a été ressenti de traiter du cas du FCFA lorsque a été planifiée la création de l’euro.
Les Quinze ont affirmé, dès le 23 novembre 1998, que le passage à l’euro ne modifierait pas les accords régissant la zone Franc. On rappelle volontiers à Bruxelles que la fixation de la parité euro/FCFA au 1er janvier 2002 sera automatique. Elle se déduira mécaniquement du taux de change de la devise française avec laquelle la parité demeurera comme telle. Donc un euro, qui vaudra 6,55957 francs français, vaudra aussi 655,957 FCFA et 491,96775 francs comoriens. La situation est la même pour l’escudo capverdien lié à l’escudo portugais. Certains, à Bruxelles, pensent raisonnable d’envisager, à terme, le rattachement direct du franc CFA à l’euro, mais, pour cela, il faudra obtenir l’accord unanime des institutions européennes, de la Banque Centrale Européenne en particulier.
Quoi qu’il en soit, la Commission européenne considère l’opération comme parfaitement compatible avec le Traité de Maastricht. “
Les modifications des accords existants n’entriîneront aucune obligation pour la BCE ou les banques centrales nationales ”. En conséquence, “
rien, dans ces accords, ne peut être interprété comme impliquant l’obligation par la BCE et les banques centrales nationales de soutenir la convertibilité du franc CFA ou du franc comorien ”. En clair, cela signifie que la France – et elle seulement – est responsable de la bonne santé du FCFA et du comorien. Mais Bruxelles gardera l’œil sur toute modification de la parité CFA/euro, qui implique le consentement formel des pays africains concernés, de la France et du Conseil de l’UE unanime. Le cas pourrait se présenter rapidement si la rumeur sur la dévaluation du FCFA se confirmait.
La Commission aura en fait un droit de surveillance du fait que d’éventuelles interventions de Paris au profit de la monnaie commune africaine pourraient creuser le déficit du budget français. Or, la BCE est la gardienne vigilante des fameux “ critères de convergence ” (pas plus de 3% de déficit de la balance des dépenses publiques) que tentent de respecter les douze pays membres de la zone Euro. Ce “ droit de regard ” sera donc indirectement porté sur la conduite monétaire des pays de la zone Franc. Un droit de regard ” qui s’exerce déjà sur les économies de la zone Franc par le biais du “ dialogue macro-économique ” et des programmes d’ajustements structurels conçus dans le cadre des conventions avec les pays ACP.
L’euro, voie royale entre l’Europe et l’Afrique ?
Alors, nouvel assujettissement de ces pays ou partenariat renforcé ? La question n’a pas de réponse à ce stade mais les commentaires sont nombreux :
“
L’euro est désormais la nouvelle dimension monétaire de la zone Franc ”, déclarait Laurent Fabius (actuel ministre français de l’Économie et des finances) à Abidjan, en avril 1996, indiquant à de grands financiers africains l’avantage d’un tel arrimage à la monnaie utilisée sur un marché de 300 millions de consommateurs. Encore plus enthousiaste, Dominique Strauss-Kahn (ancien ministre français de l’Économie et des finances) affirmait que le rattachement à l’euro était “
peut-être pour l’Afrique celui de la deuxième émancipation, celle de la rupture du pacte colonial et de l’entrée comme acteur à part entière au sein de l’économie mondiale ”.
Pour le ministre des Finances et de l’économie du Gabon Marcel Doupamby-Motoka, “
le franc CFA s’ouvrira sur une Europe large, avec des économies aussi puissantes que française, allemande, hollandaise. Les échanges seront plus importants qu’aujourd’hui ”. Une vision partagée par l’économiste Jacques Alibert qui souligne qu’“
il est important pour leur avenir que les pays de la zone Franc soudent leur union de façon tangible et travaillent de concert à produire toujours davantage de biens et services compétitifs. Leur monnaie, rattachée à l’euro, doit y aider ”
1.
Toutefois, Pierre Messmer, ancien ministre du général de Gaulle, estime que “
le franc CFA sera surévalué par rapport à la réalité économique et surtout financière des pays africains concernés ”. Ce qu’approuve Karim Dahou, d’Enda Tiers-Monde
2, qui estime que les pays de la zone Franc devront surtout faire face à un renchérissement de leur monnaie de référence, ce qui pourrait alors amener une dévaluation. Le lien, pense-t-il, entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique sub-saharienne, “
pour puissant qu’il soit, ne procède pas effectivement d’une vision commune de l’avenir. Et sa charge symbolique est telle qu’il est même difficile de l’envisager en termes d’intérêts. En outre, l’entrée dans l’Union Économique Monétaire va considérablement réduire les marges de manœuvre de l’ancienne métropole ”.
Sanou Mbaye, ancien économiste de la Banque africaine de développement (BAD), n’hésite pas dire que “
la zone Franc est une relique coloniale dont il est impératif de se défaire”
3. Plus politique qu’économique, la zone Franc survivra-t-elle au passage à l’euro ?