Le rapport s’ouvre sur le mot abandon. Ce constat, qui vise aussi bien le budget de la DGCID (quatre fois inférieur à celui du British Council) que le sentiment général des acteurs sur le terrain, vous semble-t-il refléter la réalité ?
Le député Dauge a établi son rapport il y a plus d’un an, et le situation a déjà changé. En ce qui concerne les moyens, ils sont toujours inférieurs aux missions confiées et nous serions bien entendu ravis de recevoir du Parlement l’augmentation du budget de 500 millions de francs sur cinq préconisée par le rapport ! Mais l’intérêt de ce rapport est d’évaluer la situation, ce qui permet de dresser deux constats.
En ce qui concerne l’enseignement du français, nous observons qu’il augmente globalement dans le monde mais les situations sont très différentes d’un pays à l’autre. La concurrence des instituts privés ou publiques, la présence ou non d’un marché porteur créent des situations nationales très diverses. En Grèce, nous avons été obligé de fermer un certain nombre de centres tandis qu’au Mexique le français est en progression très rapide. Surtout, il faut garder à l’esprit qu’il n’y pas de problème structurel concernant l’enseignement du français. Il existe une corrélation évidente entre le dynamisme de l’équipe qui dirige un centre et ses performances en matière d’enseignement. Avec une bonne équipe, les effectifs augmentent.
Le deuxième constat concerne notre mission de diffusion artistique et culturelle. La consommation culturelle a beaucoup évolué et varie énormément en fonction des lieux. Il n’y a pas de comparaison possible entre la situation du centre culturel de Londres et celui de Bamako car ils remplissent deux missions bien distinctes À Londres, le centre culturel français est dans un milieu compétitif, il faut donc à la fois le concevoir comme un centre moderne, agréable et attractif et multiplier les initiatives hors les murs avec des partenaires locaux. La concurrence oblige à être extrêmement performant. À Bamako, le centre français est le point d’attraction culturelle essentiel de la ville. Sa mission est donc de valoriser la culture locale. Les nouvelles demandes sont à prendre en compte et, dans le cas d’un environnement compétitif, nous devons effectivement apporter les bonnes réponses.
Le rapporteur reproche également à la DGCID de mener une action sans avoir défini d’objectifs et de stratégie globale. Quelle est donc votre ligne d’action face aux constats que vous venez de faire ?
Nous sommes en train de travailler à une charte du réseau. Elle devrait être prête en octobre et présenter une typologie de notre centres et instituts afin de mieux cibler leur action en fonction de la situation locale. Mais d’ores et déjà, on peut mettre l’accent sur les objectifs principaux de notre politique. Plus que jamais nous soutenons les professeurs et l’enseignement du français dans le monde. Dans l’ensemble, nous parvenons chaque année à atteindre un équilibre comptable pour le financement des cours de français. Dans les pays où le public ne dispose pas de ressources suffisantes pour payer des cours aux prix coutant, notre mission de service publique consiste à subventionner ces cours. En matière d’évaluation, le réseau dispose d’un système fiable en délivrant des diplômes qui sont autant de gages de qualité (le DELF et le DALF). Je le répète, il n’y a pas de problème structurel : nous vivons dans un monde qui appelle au plurilinguisme, à l’ouverture aux autres langues et le français en bénéficie nécessairement. C’est aux équipes en place de capter cette demande et de mettre en place une offre de qualité, en développant par exemple le français des affaires, le français médical, le français de l’hôtellerie, l’enseignement bilingue etc.
En matière d’offre culturelle, nous voulons amener les gens à la francophonie sans forcément passer par des moyens « classiques ». L’idée est de prendre en compte la nouvelle demande urbaine en matière de consommation culturelle. Les horaires d’ouverture ainsi que les offres sont à repenser et à adapter à la vie moderne. Pour renvoyer une image moderne de la France, nous devons proposer, dans nos centres en plus de médiathèques bien équipées, de multiples activités : cours de danse et de théâtre, cours d’expression, vulgarisation scientifique etc… Et puis, bien sûr, faire en sorte que le France soit au cœur de la bataille des idées. Aujourd’hui, le monde cherche un sens entre la « World Culture » et un mouvement qui tend à affirmer des particularismes ethniques ou régionaux. Dans l’esprit des Encyclopédistes, la France peut apporter une réponse fondée sur la raison et l’universalisme, retrouver un esprit missionnaire sur la bataille des idées.
Mais existe-t-il une réelle politique de traduction pour que les « idées » françaises franchissent les frontières de l’Hexagone ?
Nous finançons la traduction de 600 ouvrages par an, des sciences sociales à la poésie. Nous envoyons dans les centres et instituts, ainsi que dans les bibliothèques des pays partenaires, un million de livres par an. On gère également une politique d’abonnement à de nombreuses revues théoriques et intellectuelles françaises (comme
Les Temps Modernes ou
Débats) à destination de nos centres mais aussi des grandes universités étrangères. En matière de traduction, nous avons demandé à l’Association pour la Diffusion de la Pensée Française de mettre en ligne, sur son site, une traduction en anglais et en espagnol des « morceaux choisis » pris dans les meilleures revues française. Et il faut aussi mentionner notre projet de traduire, en anglais et en espagnol, les textes de l’Université de Tous Les Savoirs
1. C’est aussi une manière de promouvoir la pensée française dans des domaines scientifiques, novateurs.
Le rapport Dauge envisage une articulation possible entre la politique culturelle de la France et l’intégration européenne. Quels sont les projets de la DGCID dans ce domaine ?
Il est évident que nous souhaitons faire le plus de choses possibles ensemble, avec le Goethe Institut mais également avec le British Council, mais ce genre de projets rencontre de nombreux obstacles. Tout d’abord, il n’y pas de politique culturelle européenne dans le sens d’une projection culturelle européenne à l’étranger. D’autre part, entre grands pays, nous sommes plutôt dans une situation de concurrence que de complémentarité, notamment en ce qui concerne les cours de langues. On peut cependant imaginer des initiatives comme le partage des bâtiments sans avoir un centre totalement intégré. C’est le choix qui a été fait par exemple à Palerme où il y un centre culturel franco-allemand. Mais il est extrêmement difficile d’agir en commun. On essaye de faire des festivals de cinéma européens ou des festivals de jazz, mais il est évident que nous ne pouvons pas projeter à l’extérieur une politique culturelle européenne qui n’existe pas encore ! Nous ne sommes pas encore habitués à travailler ensemble, il me semble plus raisonnable pour le moment de raisonner au cas par cas, dans une approche pragmatique.