« Qu’est-ce que le français ? » À cette question légèrement perverse, car le français est à la fois singulier et pluriel, M. de la Palisse eût répondu simplement : c’est une langue, et c’est celle que je parle. Mais rien n’est plus ambigu que la notion de langue, et le fait d’en pratiquer une ne conduit pas forcément à en connaître la nature ni à apprécier ses valeurs.
Une langue, a-t-on dit, est un dialecte ou un patois qui a eu de la chance. En effet, issu d’une forêt de dialectes déclinés à partir du latin parlé en Gaule, le français est un choix, une volonté, beaucoup plus qu’un résultat brut de l’histoire sociale. Volonté sociale et politique d’unification, d’abord sous l’égide des rois francs ; volonté esthétique et déjà humaniste de créateurs en langage, auteurs d’épopée et trouveurs de lyrisme et de style. L’histoire du français est déjà celle de ces francophonies diverses, par décantation du wallon, du picard, du normand, du champenois et des autres parlers où l’on disait oil, qui est devenu oui. Elle est d’ailleurs inséparable de celles des dialectes voisins où l’on disait oc. Tant par ses origines – le substrat celtique, les apports germaniques –, que par les échanges de voisinage immédiat, le français se définit par la multiplicité des sources et l’ouverture. C’est une langue quasiment créole, et aussi une langue conquérante, puisqu’elle déborde ses positions de départ, belges, suisses et françaises, vers le Sud où elle pénètre dans le domaine occitan, vers le Nord où elle s’impose pendant plusieurs siècles en terre anglo-saxonne, donnant naissance à une admirable littérature, maladroitement appelée anglo-normande et véhicule de la pensée et des mythes celtiques.
Ensuite, de sa niche européenne, cette langue franchit l’Atlantique, grâce à quoi existent des français nord-américains, puis, un peu trop militairement à mon goût, cette Méditerranée qui conduit aux cultures arabes, berbères et africaines.
Que l’ancien français soit pour nous une langue étrangère, cela souligne la difficulté de définir abstraitement le français. Pourtant cette abstraction existe, et cette langue sous-tend, non pas un mythique génie universaliste, comme on a pu le penser au XVIIIe siècle, mais une réelle et souple vision du monde, un type de sensibilité. La matérialité du code qu’incarne la langue française, sa phonétique, ou plutôt ses phonétiques, son système graphique, sa grammaire, son lexique proliférant et divers, toute cette construction qu’étudient les linguistes et que transmettent les pédagogues est au service de communautés humaines. Sans les hommes, les femmes, sans les enfants qui l’apprennent, une langue n’est qu’un schéma sans référent, une forme vide. La valeur fondamentale du français, de tout langage humain, est sociale, et plus précisément communicative.
Instrument des consciences collectives, chaque langue module les universaux des sociétés humaines. Chacune personnalise la pensée, les savoirs, les sentiments et les réactions, chacune découpe l’expérience à sa manière, chacune incarne cette valeur suprême, l’humanisme. Le français, comme toute langue à diffusion importante, est un mode de vie, un style, lui-même modulable à l’infini par les spécificités de chaque communauté qui l’a reçu en partage. Expression admirable, que cet « en partage », car elle implique une égale distribution des pouvoirs du langage incarnés par la langue : « … et tous l’ont tout entier » disait Victor Hugo de l’amour maternel ; on peut le dire aussi de la francophonie multiple.
Le français. Ce singulier est bien singulier, puisqu’il s’agit d’une aptitude à dire et à écrire selon chaque manière d’être, qu’elle soit individuelle ou collective. Depuis la Renaissance où le français, en Europe, se reconnaît lui-même et dispute aux langues de l’antiquité classique la capacité de beauté expressive dont elles croyaient avoir le monopole, cette langue s’est « illustrée et défendue », comme le voulait le poète du Bellay, mais surtout elle s’est enrichie, assouplie, ouverte. L’histoire des littératures en français est celle d’une libre conquête de personnalités diverses. Le français, au singulier, n’est plus qu’une hautaine abstraction ou un objet théorique ; ce sont les usages du français qui comptent, et qui doivent l’emporter. Dès lors, l’adjectif français – mot d’origine germanique, qui évoque la liberté des peuples qui se disaient frank, libres et courageux – révèle une ambiguïté, puisqu’il signifie toujours « de la nation France », alors que le nom de l’idiome, le français, dépasse et transcende indéfiniment cette spécificité nationale. De même, l’anglais appartient aussi aux Australiens, l’espagnol aux Argentins, le portugais aux Brésiliens. Accrochés à leurs lieux de naissance, les noms de langues semblent renâcler devant ce qui fait leur admirable force vitale : l’adaptabilité aux civilisations diverses et aux individualités mêmes. Pour qu’une langue s’adapte bien aux sensibilités, aux habitudes culturelles multiples, il importe qu’elle conserve cette souplesse, cet esprit d’accueil qui lui furent d’ailleurs indispensables pour exister. C’est pourquoi un purisme rigide est en réalité destructeur de ce qu’il croit protéger. En revanche, l’ouverture et l’adaptation sans contrôle peuvent aboutir, c’est vrai, à des évolutions dangereuses pour la qualité de toute langue. Mais celle-ci est également menacée partout, alors que, de tous les points des francophonies, avec un enrichissement collectif pour la langue commune, proviennent de précieuses leçons esthétiques, morales, symboliques, des tésors culturels. Langue de partage, le français, s’il est en danger, sera sauvé par sa multiplicité, sa diversité, ses métissages, retrouvant le bouillonnement fécond des origines.
Alain Rey
Lexicologue, responsable des éditions Le Robert
(En ouverture du colloque pour le Dixième anniversaire de l’Année Francophone Internationale, le 17 mai 2001 à Paris.)
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