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La fureur de faire lire
Entretien avec… Bernard Pivot
« Je n’ai aucune lassitude du livre. J’ai vécu une vie heureuse dans le service public pour
inviter les écrivains dans
tous les foyers de France. Mais il faut savoir s’arrêter. À d’autres de prendre le relais. »
Ainsi commença la conférence de presse donnée par Bernard Pivot pour la dernière émission de
« Bouillon de culture ».
Aout-Septembre 2001 - N°316
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On vous surnomme Le roi Lire et l’annonce de votre départ donne lieu à des témoignages que l’on pourrait comparer aux adieux de l’Empereur. Je préfère partir en laissant des regrets plutôt que d’être mis à la porte. Je ne vous cacherai pas que tous ces hommages sont réjouissants, jouissifs et stimulants. Mais je perçois une sorte de mélancolie qui ne concerne pas directement mon départ. Elle traduit la crainte de voir disparaitre une télévision que j’ai pu incarner pendant vingt-cinq ans. Une télévision du direct. Le direct, c’est la vie, le risque. Certains jours, on sent la grâce, d’autres sont plus difficiles ; je me dis que j’aurais dû commencer par tel invité, pas par l’autre, mais il n’y a pas de ratage possible. Une télévision de la culture n’y est ni ennuyeuse ni intellectuelle. Une télévision de l’attention qui laisse les auteurs s’expliquer longuement, où il y a des dialogues comme dans les salons du XVIIIe siècle. Cette télévision a tendance à disparaitre. En ce qui me concerne, je ne suis pas mélancolique et je pars dans la bonne humeur. Il y aura beaucoup de gaité dans la dernière émission. Vous pensez que le ton de « Bouillon de culture » a vieilli ? Oui, je pense que la formule est usée, épuisée. Les jeunes aujourd’hui attendent des émissions plus remuantes, coupées de reportages, menées sur un rythme plus rapide. J’ai suivi les écrivains que j’avais reçus quand ils étaient jeunes. Certains sont presque des abonnés. Nous avons vieilli ensemble. Je n’ai peut-être pas assez ouvert l’émission aux jeunes auteurs d’aujourd’hui et aux écrivains étrangers. Ceux que j’ai le plus souvent invités, ce sont les auteurs latino-américains parce que la plupart d’entre eux, Borges, Alejo Carpentier… pouvaient s’exprimer en français. Me retirer, c’est peut-être encore une manière de servir le livre. Quels sont vos projets ? Il ne s’agit pas d’un arrêt définitif. Il y a quand même les Dicos d’or, les championnats d’orthographe, et puis, je savais bien que je pourrais faire quelques émissions de télévision, ponctuellement. Dès le mois d’octobre, je me trouve embarqué dans deux autres émissions. J’ai accepté de faire une émission à Beyrouth pendant le sommet de la francophonie, et puis le ministère de la Culture m’a demandé d’animer un débat à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Malraux. La direction de France 2 souhaiterait que je fasse une émission mensuelle à partir de janvier 2002. Je n’ai donné aucune réponse, pris aucune décision, une des raisons étant que je ne veux pas gêner celui qui va me succéder. Allez-vous vous mettre à écrire ? Certainement pas. Je me considère comme un courrieriste. Je n’ai pas l’étoffe des grands auteurs et je préfère être bon journaliste que mauvais écrivain. Par ailleurs, je considère que la télévision est le meilleur moyen de défendre le livre. Elle joue un rôle énorme dans la diffusion du livre. Mai raison d’être, c’est d’avoir amené des gens à la lecture et d’avoir permis à des inconnus de trouver un public en dix minutes. Souvenez-vous de Dai Sijié [on se souvient de Bernard Pivot brandissant Balzac et la petite tailleuse chinoise (Gallimard) et s’écriant en tapant le livre sur la table : « Si ce livre ne devient pas un succès, cette émission ne sert à rien ! » Le livre fut le grand succès de l’année.] Vous avez invité peu de poètes. C’est exact. Mais un poète, c’est une voix solitaire. Il est difficile de les réunir. Ils ne savent pas bien dire leurs poèmes. En tout cas, je n’ai pas su m’y prendre avec eux. Je crois que la télévision est contraire à l’essence même de la poésie. En revanche, vous avez invité beaucoup d’hommes politiques. Il y a une tradition française qui accorde un statut tout à fait particulier à l’écrivain. Voltaire avait été statufié de son vivant. Il y avait un million de personnes dans les rues de Paris pour les obsèques de Victor Hugo. Le retour des centres de Malraux au Panthéon a été un évènement national. Rappelez-vous l’influence des philosophes du XVIIIe siècle sur la Révolution française. Voyez l’importance donnée par Louis XIV aux auteurs de son époque. Sans compter les nombreux écrivains qui sont devenus ministres au XIXe comme au XXe siècle : Lamartine, Chateaubriand, Malraux… Il y a en France la tradition de l’écrivain qui est un guide, une référence, quelqu’un dont le statut intellectuel et social dépasse largement l’œuvre. Parallèlement, on voit le gout des hommes politiques pour la littérature. Un homme politique se doit d’aimer les livres en France. J’aurais rêvé d’un tête-à-tête avec le Général pour faire « les lectures de Charles de Gaulle ». Je suis heureux d’avoir pu faire « les lectures de François Mitterrand ». Pompidou a publié une Anthologie de la poésie française ; Giscard d’Estaing est venu parler de Maupassant… Le livre, la culture, les intellectuels ont toujours occupé, dans ce pays, une place éminente. De nombreuses émissions ont été tournées hors de France, l’avant-dernière se passe à Sarajevo… Une de mes grandes joies a été de découvrir que j’étais très populaires dans les pays francophones et auprès des publics francophiles de nombreux pays du monde, grâce à TV5 et aux chaines cablées américaines. Je me suis rendu compte de cette popularité il n’y a pas très longtemps, à Beyrouth, et j’ai senti ce que je pouvais apporter à un pays en interrogeant ses auteurs et ses intellectuels. Ne pensez-vous pas utiliser cette notoriété dont vous jouissez à l’étranger pour le rayonnement de la langue et de la culture françaises ? Je pourrais peut-être proposer une émission qui s’inspirerait des valeurs de la francophonie.
Propos recueillis par Françoise Ploquin Brève biographie de Bernard Pivot
5 mai 1935 : Naissance à Lyon. Il en conserve le gout de la gastronomie et du bon vin. Études de droit à Lyon et de journalisme à Paris. 1958-1974 : Journaliste au Figaro littéraire. 1973-1974 : À la télévision : « Ouvrez les guillemets ». 1975-1990 : « Apostrophes » et directeur du mensuel Lire (1975-1993). 1991-2000 : « Bouillon de culture ». Les trois dernières
Bernard Pivot a soigné sa sortie. Les thèmes retenus pour ses trois dernières émissions montrent le souci qu’il a d’avoir un horizon plus large que celui de l’Hexagone. « J’ai eu la chance inouïe de rencontrer des géants enracinés dans la douleur du temps qui m’ont arraché à ma condition de petit Français », a-t-il confié à Jérôme Garcin (Le Nouvel Observateur). Il a voulu que la dernière soit tournée dans le studio qui avait accueilli pendant plus de dix dans les 406 émissions de « Bouillon de culture » et qu’on y retrouve des visages familiers. L’animateur américain James Lipton, admirateur de Pivot, en était cependant l’invité d’honneur. L’émission du 22 juin 2001 avait été tournée à Sarajevo dans la bibliothèque incendiée. « Le XXe siècle commence et s’achève à Sarajevo. » Le thème de l’émission sera « Est-ce que la culture rassemble ou sépare ? » Jorge Semprun y synthétise fort bien le débat en définissant la culture comme « un ensemble de savoirs qui permet de s’arracher au territoire originaire pour nous projeter dans le monde », sinon, si la culture sert à renforcer le nationalisme, elle n’est pas la culture. Quant à l’émission du 15 juin, intitulée « La France a-t-elle encore les moyens de promouvoir sa langue et sa culture ? », elle avait pour objectif de sensibiliser l’opinion et les politiques à la nécessité de ne pas réduire les budgets consacrés à l’action culturelle de la France à l’étranger. Le français dans le monde a été plusieurs fois cité dans cette émission qui se terminait sur un vibrant appel de Bernard Pivot en faveur de tous les francophiles de la planète. Voilà trois coups pour dire au revoir frappés de belle manière ! F.P.
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