Une longue expérience de professeur de Français Langue Étrangère dans les classes du secondaire (en Grèce), associée à une pratique éprouvée du document authentique vidéo m’ont démontré, à plusieurs reprises, les vertus pédagogiques que ce support acquiert dans l’enseignement (et donc l’apprentissage) du français langue vivante, en contexte institutionnel et dans des pays non francophones.
La vidéo : « le dire et le faire » des natifs
Selon la didactique des langues étrangères, l’adaptation du sujet apprenant à la réalité langagière et culturelle du natif passe par l’étude de la langue cible dans ses dimensions socioculturelles et pragmatiques. La communication est en effet un phénomène complexe et la valeur opératoire de tout énoncé passe par l’appréhension de toutes les composantes du discours : les différents canaux de communication, les divers codes linguistiques et paralinguistiques ainsi que tous les éléments signifiants de la situation de communication. « L’énonciation, ou allocution, c’est l’ensemble des phénomènes observables au cours de l’échange verbal » (1). Par ailleurs, l’expérience de la classe montre que le développement de la compréhension orale de l’élève est étroitement lié au développement de sa compétence d’expression orale (acquérir les techniques et les stratégies indispensables à la pratique du langage et pouvoir élaborer son propre discours en langue cible). Ainsi, ce qui devrait primer dans l’acte didactique aujourd’hui, dès les premiers stades de l’apprentissage, c’est l’exposition multicanale de l’élève au message authentique oral de la langue cible. Le développement de la compétence communicative de l’apprenant ne peut que passer par sa confrontation à la parole sociale du natif dans ses conditions de production et dans des situations de communication totales. Pour des élèves qui n’ont pas la possibilité de vivre des situations réelles de communication avec des natifs et afin que l’approche communicative ne soit pas réduite à des répertoires d’énoncés à mémoriser (par la séparation arbitraire entre le linguistique, le communicatif et le culturel), l’écoute et l’observation du
dire et du
faire de natifs devrait être la première étape de notre enseignement.
Le document authentique vidéo, en tant que situation de communication entièrement signifiante, offre les conditions optimales pour l’enseignement du français langue vivante et de la civilisation française (modes de vie et comportements du natif). Il permet l’enseignement de l’acte de parole dans sa triple nature – acte locutif (l’énonciation dans son ensemble), acte illocutif (l’énoncé avec son intention communicative), acte perlocutif (l’effet de l’énoncé sur autrui) – et donne la possibilité à l’élève de recourir à tous les signes de l’interaction verbale : signes verbaux et non verbaux, vocaux (phénomènes prosodiques) et visuels (mimogestuelle, postures, regards). De ce fait, l’élève peut effectuer l’analyse syntagmatique de « l’énoncé total » (2) et de s’approprier le sens au niveau contextuel, lexical, grammatical et phonologique, dans une situation d’apprentissage. Dans cet esprit, nous proposons une grille de lecture pour l’exploitation pédagogique des documents authentiques vidéo en classe qui, d’une part, met en évidence la supériorité du support sur le plan acquisitionnel et, d’autre part , évoque la pluralité des démarches opératoires qui s’offrent à l’enseignant pour le travail en classe.
Pistes pédagogiques du document authentique vidéo |
Compétences développées |
Verbale
visuelle (SV écrit) + sonore (SV oral)
accès à : lexique ; morphosyntaxe ; phonétique |
Linguistique |
|
C
O
MMU
N
I
C
A
T
I
V
E
|
Contextuelle, extralinguistique
visuelle (SNV non langagiers) + sonore (SNV non langagiers)
accès à : situation de communication
(décors, objets, artifices, parures, aspect physique, âge, sexe,
informations sur l’ethnie et l’appartenance socioculturelle
des interlocuteurs, musique, bruitages)
|
Situationnelle |
P
R
A
G M
A
T
I
Q
U
E
|
Co-textuelle, paralinguistique
visuelle (SNV langagiers motivés et conventionnels
+ sonore (SNV langagiers et vocaux)
accès à : intentions de communication ; phonologie
(mimogestualité, kinésique, regards, intonations, pauses,
phénomènes d’articulation, rires, soupirs)
|
Intentionnelle
– gestuelle
– intonative
|
Technique
Montage du son et de l’image
(plans, cadrage, éclairage)
accès à : intentions de l’instance de production ; mise en œuvre des intentions de production
| Médiatique | | |
SV : signe verbal
SNV : signe non verbal
>Développer des compétences communicatives et médiatiques
Selon cette grille, le document authentique vidéo contient quatre pistes pédagogiques : la piste verbale, la piste contextuelle extralinguistique, la piste co-textuelle paralinguistique et la piste technique. L’exploitation de chacune de ces pistes permet un accès différent au contenu du document et conduit au développement d’une compétence différente. Par compétence communicative, nous entendons l’aptitude de l’élève à savoir reconnaître les signes verbaux et non verbaux dans l’interaction langagière du natif et sa capacité à manipuler ces mêmes signes afin de pouvoir, dans une situation réelle de communication, prendre la parole et s’adapter à son interlocuteur. Le développement de la compétence communicative suppose, comme le montre notre tableau, le développement parallèle des compétences linguistique et pragmatique. Cette dernière comporte deux composantes : la compétence situationnelle (que l’élève puisse se représenter la situation de communication de l’acte de parole) et la compétence intentionnelle (que l’élève puisse comprendre les objectifs communicatifs et les attitudes, gestuelles et intonatives, contenues dans l’interaction discursive sociale à laquelle on l’expose avec le document).
Le développement des trois premières compétences est parallèle et simultané si l’exploitation du document s’appuie sur l’écoute et l’observation du discours du natif ainsi que sur des interactions en classe traitant du même thème et grâce auxquelles l’élève peut assimiler le sens avec ses camarades interlocuteurs et manipuler les formes de la langue étrangère afin de monter son propre discours.
Quant à la piste technique, elle conduit, à notre avis, au développement d’une compétence que nous avons appelée médiatique et qui nous paraît importante tant au niveau de l’esprit critique de l’élève qu’à celui de l’acquisition de la langue étrangère. Nous considérons que l’exploitation pédagogique de la piste technique améliore la capacité de l’élève à analyser et réfléchir, l’aide à comprendre comment s’organise et se construit le discours télévisuel (ou cinématographique dans le cas d’un extrait de film), et le prépare à une réception autonome. Au niveau de la production, elle lui donne les moyens de pouvoir réaliser ses propres vidéogrammes (créer une publicité, un reportage, etc.) dans le cadre de projets de classe où il pourra faire preuve d’imagination, de créativité et développer un esprit de coopération avec ses camarades. On lui fait ainsi acquérir la langue étrangère à travers des pratiques ludiques qui lui font oublier qu’il se trouve impliqué dans un processus d’apprentissage.
En outre, grâce au magnétoscope, l’écoute et l’observation par les élèves des vidéos qu’ils ont produites les aident à se découvrir en situation d’expression ; s’auto évaluer et se corriger ; mieux vivre la relation de prise de parole et la relation avec un interlocuteur ; accepter que leur image soit regardée par les autres, que ce soient les camarades spectateurs au moment de l’enregistrement ou les spectateurs futurs au moment de la diffusion.
D’après notre grille, le degré d’interprétation du message se trouve déterminé par la ou les pistes choisies par l’enseignant pour l’exploitation du document, et par voie de conséquence, l’échec ou la réussite des objectifs pédagogiques fixés dépend toujours des activités proposées à l’élève. Dans une séquence d’enseignement, ces activités visent d’une part le développement de la compétence de compréhension orale de l’élève et d’autre part, le perfectionnement de sa compétence discursive. Il s’agit donc d’activités d’attention visuelle et auditive qui portent aussi bien sur l’aspect polysémique que sur l’aspect polysémiologique du document authentique vidéo et d’activités communicatives qui portent non seulement sur le verbal, mais aussi sur le geste et l’intonation.
Nous tenons à souligner que l’essentiel pour l’utilisation du document authentique vidéo en classe de langue étrangère, n’est pas que l’enseignant devienne spécialiste de l’étude des médias, mais que sa démarche prenne en compte la nature linguistique, vocale et gestuelle de l’oralité langagière ainsi que la dimension interactionnelle dans l’apprentissage d’une langue étrangère.