Pouvez-vous préciser les différences entre la traduction et l’interprétation ?
La traduction concerne l’écrit, l’interprétation l’oral. Il faut également distinguer l’interprétation simultanée et l’interprétation consécutive. Cette dernière implique la prise de notes puis la restitution du discours. Quant à l’interprétation simultanée, qui fascine tant le public, elle fait appel à des mécanismes complexes. Elle suppose certaines dispositions et beaucoup d’entraînement. Elle ne peut jamais restituer la totalité du message. L’interprète, comme le traducteur, travaille en général vers sa langue maternelle. Le bilinguisme parfait est presque impossible : on retrouve toujours, dans un discours oral ou écrit, des structures de la langue maternelle, des interférences.
La formation des interprètes nécessite un certain nombre de moyens, sans doute plus que celle des traducteurs. D’abord parce que le travail ne peut se faire qu’en petits groupes (cinq ou six étudiants). Ensuite parce qu’il faut disposer d’installations particulières et d’équipements spéciaux. Nous formons chaque année environ quatre-vingts traducteurs et une dizaine d’interprètes.
Enfin, pour renforcer les stéréotypes, il faut dire que l’interprétation et la traduction sont deux activités bien différentes : les interprètes passent leur vie à bouger, à changer de lieu et de domaine de travail ; les traducteurs, eux, sont plus sédentaires, ils ne quittent guère leurs livres et leur ordinateur.
Certains datent le grand essor de l’interprétation et de la traduction du Procès de Nuremberg, en 1945…
C’est exact : la création de l’ONU, en 1946, est aussi une date importante. Autrefois on avait parfois tendance à assimiler la traduction à un travail de secrétariat bilingue. Notre École, fondée en 1941, est sans doute l’une des plus vieilles écoles de traduction du monde. Grâce au multilinguisme suisse, à celui des organisations internationales, Genève offre de nombreuses possibilités de travail dans le domaine de la communication.
Quelles sont aujourd’hui les tendances lourdes de la traduction ?
Le grand défi est celui de la traduction spécialisée : juridique, économique, scientifique, médicale, technique. Nos étudiants trouvent des débouchés non seulement dans les organisations internationales et dans les administrations nationales, mais aussi dans les entreprises : toute activité industrielle ou commerciale, internationale, multinationale, s’accompagne d’un volet linguistique. Il faut disposer de lexiques bi- ou trilingues, produire en langue-cible des notices techniques, des plaquettes de publicité, des cahiers des charges. Les quatre-vingts traducteurs qui sortent de notre école chaque année ne se tournent pas en général vers la traduction littéraire.
La traduction a aussi un rôle très important à jouer dans la préservation des cultures et des langues du monde. On peut s’interroger sur l’avenir d’une langue à partir de laquelle on ne traduit pas. De même on peut se demander si une langue peut vivre du seul produit de la traduction. Une langue, l’anglo-américain, peut-elle jouer seule le rôle de langue de la création scientifique et technique, du progrès, de l’innovation ? Il faut que continuent à exister une langue française, une langue allemande, une langue italienne, une langue espagnole, une langue russe, une langue arabe, une langue chinoise, une langue japonaise, etc. de l’informatique, de l’aéronautique, de la biologie, de l’économie, etc. L’anglo-américain sera sans aucun doute une langue internationale de plus en plus forte, mais la nécessité d’une vie scientifique, technique, économique, culturelle, littéraire, dans plusieurs langues est fondamentale. La diversité linguistique mondiale est un des grands défis du XXIe siècle.
Propos recueillis par Jean-Claude Demari
École de Traduction et d’Interprétation, 40, boulevard du Pont-d’Arve, CH-1211 Genève 4. Téléphone : +4122 705 71 11. Site : http://www.unige.ch/eti
|