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« Passer d’une culture à l’autre »



Entretien avec Noël Dutrait, professeur à l’Université de Provence et traducteur du Prix Nobel de littérature 2000

Mars-avril 2001 - N°314


 
  

Le dernier Prix Nobel de littérature est de nationalité française, mais il continue d’écrire en chinois. Noël Dutrait et sa femme Liliane n’ont pas seulement traduit en français l’œuvre romanesque de Gao Xingjian : ils ont également milité pour l’édition en France de cet auteur jusqu’alors peu connu.

Gao Xingjian a traduit des œuvres françaises en chinois et il écrit ses pièces de théâtre en français. Pourquoi écrit-il ses romans en chinois ?
Il explique souvent que, bien que son français soit bon, écrire des romans en français lui prendrait trop de temps. C’est moi qui lui ai proposé de traduire La Montagne de l’âme, parce que je trouvais que c’était un très grand roman. Il écrit effectivement ses pièces directement en français, et les fait relire ensuite à ses amis, plus particulièrement pour les niveaux de langue des différents personnages. Mais il continuera à écrire ses romans en chinois, et ma femme et moi continuerons à les traduire.

Discutez-vous avec lui de la traduction de ses œuvres ?
Pour La Montagne de l’âme, je suis allé le voir, et nous avons discuté ensemble, pour préciser quelques mots. Ensuite, il a tout relu très soigneusement et a mis des annotations. Il nous incite à ne pas avoir peur de l’original, à nous éloigner de son texte les mots sonnent mieux en français. Il a très peur que l’on veuille trop respecter le texte. Ainsi, si l’on fait du mot à mot sur La Montagne de l’âme, on pourra trouver des morceaux de phrase qui sont supprimés ou modifiés. Par exemple, certaines répétitions passent très bien en chinois, mais pas en français. Ce n’est pas une traduction littérale, mais nous avons l’assentiment de l’auteur avec qui nous sommes en contact permanent.

Vous sentez-vous totalement transparent par rapport à l’œuvre en français, ou la considérez-vous en partie comme votre œuvre ?
Bien sûr, publiquement, il faut se considérer comme transparent, et ne pas essayer de se substituer à l’auteur. Mais au fond de nous, nous sommes tout de même très contents et très fiers d’avoir écrit quelque chose, avec notre propre sensibilité et notre propre culture qui se reflètent forcément. Néanmoins, nous mettons un point d’honneur à rester très près du texte, chaque fois que c’est possible, mais nous avons un respect complet du lecteur, et nous ne voulons pas lui donner un texte dont on sent que c’est une traduction. Nous sommes toujours sur la corde raide : il ne faut pas que l’on sente que c’est une traduction, mais il ne faut pas non plus que ce soit l’œuvre de Liliane et Noël Dutrait.
C’est intéressant de travailler à deux. Liliane est journaliste et archéologue. Moi, j’essaie de bien connaitre la langue et la culture chinoises : nous nous complétons. Elle relit et fait de très nombreuses remarques sur mes traductions. Liliane a ainsi recul très précieux, que je n’ai plus sur les textes.

Vous avez traduit La Montagne de l’âme pas passion, sans commande d’un éditeur. Est-ce une démarche courante ?
J’ai commencé à apprendre le chinois il y a trente ans, et j’ai toujours eu envie de pratiquer la traduction. J’ai commencé à traduire ce livre sur un coup de tête, et le plus étonnant est que je sois allé au bout ! J’aurais pu m’arrêter au bout de 100 pages, mais c’est devenu un passe-temps. Après, il y a eu le jeu de chercher un éditeur, sans en trouver, dans les premiers temps. Je ne voyais pas comment un roman d’une telle importance pouvait rester dans les tiroirs. Et une fois éditée, La Montagne de l’âme a connu un beau succès en France avant le Prix Nobel.

Ce prix Nobel est aussi l’occasion de mettre en valeur le travail des traducteurs…
C’est effectivement très bien pour les traducteurs. Ce succès va d’abord conforter la littérature chinoise, puisque Gao est un écrivain d’expression chinoise, même s’il est de nationalité française. Cela met en valeur le rôle essentiel des traducteurs, pour passer d’une culture à l’autre. J’ai été frappé par le manque d’audace et de motivation des éditeurs quand nous leur avons proposé ce roman. Pourtant, il y a beaucoup d’aides publiques à la traduction en France. Les éditeurs doivent demander ces aides et prendre des risques.

Cette consécration qu’est le Prix Nobel vous a-t-elle surpris ?
Parallèlement à la traduction, j’ai continué mon travail universitaire sur l’œuvre de Gao Xingjian. Depuis le début des années 1980, c’est quelqu’un qui a écrit des textes théoriques, du théâtre, des nouvelles, des romans… Il fait de la peinture, réfléchit tous azimuts… Et je trouvais qu’il n’y avait pas beaucoup d’artiste comme lui dans le monde. Cela me semblait également logique que le Nobel revienne à un Chinois, particulièrement en l’an 2000. Ce n’était donc pas absurde, et je l’ai prédit à de nombreuses personnes. J’ai toujours cru qu’il aurait le Prix Nobel.

Propos recueillis par Sébastien Langevin









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