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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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L’anglais, langue nationale des Suisses ?



Émoi au pays des multilingues alpins : le premier des devoirs confédéraux – celui d’apprendre la langue des autres communautés – est sérieusement remis en question. La lingua franca de l’économie et de l’internet est choisie comme première langue étrangère là où tout se passe en Suisse : Zurich.

Mars-avril 2001 - N°314


 
  
Bien à l’abri des clichés dont on l’affuble dans le reste du monde, la Suisse a longtemps prospéré dans un bonheur confédéral qui conjuguait (souvent à la première personne du verbe accumuler) discrétion, neutralité et discipline. Cette dernière impliquait notamment l’apprentissage prioritaire des autres langues nationales. En clair, les petits Romands (francophones) apprenaient dès leurs plus jeunes années, la langue de Goethe et les petits Suisses alémaniques, celle de Voltaire. Les Tessinois sont, eux, tellement minoritaires qu’il ne leur vint jamais à l’esprit de revendiquer plus, pour leur propre langue (l’italien), que le caractère facultatif de son enseignement dans les écoles des deux autres communautés. Ajoutons à cela le goût immodéré des Helvètes pour le silence et l’on comprendra que tout allait bien ainsi dans le meilleur des mondes.
Mais, c’était compter sans l’entrée de la Suisse moderne dans l’ère de l’information.
On commença par s’apercevoir, après plus de sept cents ans de vie commune, que l’allemand étudié à grand peine (8 ans d’étude pour un collégien moyen) ne pouvait pas servir à communiquer avec les frères alémaniques qui, eux, parlent le schwyzertütsch : une constellation de dialectes qui sont à l’allemand ce que le yiddish est à l’espagnol ! La communication n’était possible que grâce à la bonne volonté des Alémaniques qui apprenaient le français avec discipline et plaisir, tout en cultivant un accent qui caractérise, encore de nos jours, le français dit « fédéral » (prononcez fêté-rrrâle) pratiqué dans les travées du pouvoir à Berne.
On aurait donc pu s’attendre à ce que la révolte naisse en Suisse romande. Mais, c’est de Zurich, la seule véritable métropole suisse, que vient, au carrefour des siècles, la tempête. Elle a pour nom Ernst Buschor. La décision de ce responsable de l’éducation publique zurichoise est irrémédiable : l’anglais sera désormais la première langue étrangère enseignée dans les écoles zurichoises. Le français ne viendra plus qu’après. Coup de vent, force 8 dans les esprits confédéraux : et la cohésion, l’identité nationale ! Qu’est-ce que vous en faites ? Et Buschor d’esquisser son plus beau sourire social : « Les parents fortunés et mécontents de voir leurs enfants apprendre le français inscrivent leurs enfants dans des écoles privées où l’anglais est au programme des petites classes. Les plus démunis ne peuvent pas se le payer. »
Il est vrai que la société helvétique a sans doute été l’une des premières en Europe à succomber aux charmes de la mondialisation et de son outil éminemment anglophone : l’internet. À tel point que l’anglais et sa consonance, si chers aux surfeurs, charment aussi les oreilles des décideurs. On en est même arrivé à quelques succulentes aberrations : la troupe envoyée par la Confédération au Kosovo, par exemple, répondait au doux nom de Swisscoy (abréviation de Swiss Company) mais voilà : coy signifie timoré, peureux en anglais !
Cela dit, le succès de l’anglais chez les Alémaniques, majorité dominante du pays, n’est pas qu’un phénomène de mode : une étude montre qu’un parfait anglophone y gagne 25 % de plus qu’une personne qui ignore cette langue. Le parfait francophone, lui, n’ajoute que 12 % à son salaire. Par contre, en Suisse romande, c’est le parfait germanophone qui ajoute 23 % à son salaire alors que l’anglophone ne profite que d’un supplément inférieur à 16 %.
Quoi qu’il en soit, le débat est lancé. Les responsables des écoles francophones, un brin revanchards, se sont réunis pour discuter de l’opportunité d’introduire l’anglais comme première seconde langue, avant l’allemand. Les tensions sont vives entre les doctrinaires et les pragmatiques. La gauche conservatrice, anti-américaine primaire et les patriotes purs et durs, s’opposent avec virulence à ceux qui voient l’avenir (un peu) en dehors des frontières nationales voire continentales, et vont même jusqu’à penser que l’usage commun de l’anglais comme langue d’échange en Suisse permettrait de gommer le rapport dominant-dominé et de sauver du même coup l’idée de nation. Dans quelques esprits germe aussi l’idée qu’il serait adéquat par rapport à la nouvelle donne planétaire de maîtriser à la fois une langue de communication globale et une langue vernaculaire propre aux échanges locaux voire intimes.
Mais ce débat est peut-être déjà dépassé. Dans un sondage récent, un journal francophone demande quelle est la langue étrangère qui devrait être enseignée en priorité en Suisse romande si l’on pense à l’avenir des enfants : deux tiers répondent l’anglais, un quart l’allemand et 9 % des sondés se prononcent pour… le français ! Il s’agit de la réponse de la communauté étrangère.

Christian Jacot-Descombes
Journaliste à la Radio suisse romande










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