Traduire et/ou interpréter ?
Dans le texte littéraire, il y a une relation mutuelle entre auteur et lecteur. Mais quand nous introduisons la traduction, la relation sera multipliée. Il nous faut parler d’une relation entre l’auteur et le traducteur (en tant que lecteur du texte dans la langue de départ) d’une part, et entre le traducteur (en tant que simulacre d’auteur du texte dans la langue d’arrivée), et le lecteur de l’autre.
Suivant cette explication, il faut mettre en évidence la différence et / ou la ressemblance entre :
– l’univers imaginaire de l’auteur,
– le canevas de l’univers imaginaire du lecteur-traducteur,
– l’univers imaginaire, recréé dans une autre langue, du traducteur-auteur simulacre et
– l’univers imaginaire du lecteur réel.
On pourrait discuter de savoir s’il est possible de traduire correctement le premier stade (l’univers imaginaire de l’auteur) dans la langue d’arrivée. Pourtant, comme nous le voyons, l’univers imaginaire que l’on veut traduire n’est pas celui de l’auteur mais celui du lecteur-traducteur.
De prime abord, nous pouvons schématiser les stades de l’acte de traduire de la manière suivante (pour chaque langue, il y aura nécessairement deux stades) :
-
Stade I
Langue de départ
L’univers imaginaire créé par l’auteur dans la langue de départ
-
Stade II
L’univers imaginaire recréé par le lecteur-traducteur dans la langue de départ
Intervient alors l’acte de traduire. Suivent deux stades :
-
Stade III
Langue d’arrivée
La transformation de l’univers imaginaire par le traducteur dans la langue d’arrivée
-
Stade IV
Le dernier univers imaginaire reproduit par le lecteur réel dans la langue d’arrivée.
Il y a une ressemblance entre le premier et le troisième stade d’une part, et entre le deuxième et le quatrième stade d’autre part. Il y a quand même des différences entre ces groupes. Par exemple, dans le deuxième stade, le lecteur-traducteur essaie d’analyser le texte pour traduire dans une autre langue, tandis que dans le quatrième stade, le lecteur ne garde pas un tel souci. Son but est de comprendre ce qui se passe.
L’acte de traduire
Le lecteur-traducteur lit d’abord le texte publié dans la langue de départ. Avant de le traduire, il essaie de construire un monde imaginaire, souvent différent de celui de l’auteur propre de ce texte. À la fin de sa construction, il essaie de traduire, de transposer son monde imaginaire dans une autre culture. Par conséquent, il est d’abord un consommateur du texte produit par l’auteur dans la langue de départ, puis un producteur du monde imaginé par l’auteur, et enfin un créateur (traducteur) de ce monde imaginé dans une autre langue et une autre culture.
La fonction du lecteur-traducteur est remarquable : en lisant le texte de l’auteur, il imagine un univers fictif et il traduit à la fois le système linguistique et le système littéraire de la langue de départ en langue d’arrivée. Il s’ensuit qu’il n’est pas un lecteur quelconque et qu’il se distingue du lecteur-modèle dans la langue de départ, parce qu’il vise à faire accepter son monde imaginaire au deuxième lecteur dans la langue d’arrivée.
L’acte de traduire est un processus d’interprétation de texte par le traducteur. L’opération de traduction consiste à trouver les équivalents dans la langue d’arrivée, les unités linguistiques, les valeurs culturelles de la langue de départ par l’intermédiaire du traducteur qui a pour but de former un texte dans la langue d’arrivée. C’est cette traduction qui donne le sens du texte dans une autre langue. Il faut affirmer que, parallèlement aux facteurs linguistiques, les facteurs individuels et sociaux favorisent beaucoup la compréhension du message, tant au niveau de la communication intralinguale qu’à celui de la communication interlinguale. Non seulement les connaissances du traducteur dans les deux langues doivent être parfaites, mais le traducteur doit encore avoir les qualités et les capacités requises pour lire entre les lignes.
Le traducteur, à côté de l’analyse correcte de la structure textuelle, doit analyser le contexte hors-textuel, comme la culture où l’on a produit le texte, les particularités de la culture, les coutumes, les mœurs, les traditions populaires… Celui qui fait fonction de lecteur devient le simulacre de l’auteur du texte de la langue d’arrivée. « La traduction peut (…) résulter d’une collaboration entre un bon connaisseur de la langue étrangère et un excellent écrivain qui se borne à la deviner. Le texte original s’achemine ainsi vers sa transposition par l’intermédiaire d’un mot à mot commenté : d’abord vidé de sa substance poétique, il est ensuite ré-animé
1» . Transmettre le contenu et la forme du message linguistique et trouver l’équivalence formelle qui vise la compréhension directe dans le contexte de la langue cible sont pour le traducteur des problèmes à résoudre. « La traduction implique la recherche de l’équivalence dans la différence, en d’autres termes, l’équivalent des signifiés dans la différence des signifiants »
2. Avant de traduire, il faut que le texte soit compris d’une manière correcte, en tant que tel et qu’on le commente consciemment. Le traducteur est partagé entre la soumission au texte et son tempérament, entre la critique et la création.
Du lecteur-traducteur au traducteur-auteur
Dans les deuxième et troisième stades, il y a une chose importante : dans le deuxième stade le lecteur-traducteur lit le texte et essaie de le comprendre. Mais dans le troisième stade, il tâche de refléter ce qu’il a compris, la signification et la symbolisation du texte de la langue de départ. On peut se demander si l’univers sémantique décodé par le lecteur-traducteur coïncide avec l’univers sémantique encodé par le traducteur-auteur simulacre. Les traducteurs manifestent « les goûts des néologismes étrangers, la tendance aux emprunts, aux calques, aux citations en langue étrangère, le maintien dans le texte une fois traduit de mots et de tours non traduits »
3. Nous savons que les deux textes ne sont par le même parce qu’une autre personne est intervenue dans la communication littéraire. Le lecteur réel ne rencontre par l’auteur comme l’énonciateur du texte.
Du traducteur-auteur vers le lecteur réel
C’est le redoublement de la relation entre le premier et le deuxième stade. Mais le but des deux lecteurs sont différents : alors que le lecteur réel lit le texte pour éprouver du plaisir, le lecteur-traducteur le lit afin de le traduire dans une autre langue, de l’imposer au lecteur réel et d’essayer de devenir un autre auteur, du moins un porte-parole de l’auteur. En plus, il a une fonction très importante : traduire. Dans ce cas, la fonction du traducteur est aussi significative que celle de l’auteur. En tout cas, nous pouvons apporter notre critique : un auteur d’une autre culture, d’une autre civilisation est connu par un traducteur. Et nous avons dit que les fonctions de ces deux personnes sont à peu près équivalentes. Tout le monde peut citer quelques noms d’auteurs connus tandis que personne ne peut dire deux ou trois noms de traducteurs qui ont fait connaitre les auteurs cités.
De l’auteur vers le lecteur réel
Le lecteur réel se trouve en face d’un monde imaginé une deuxième fois. Lui aussi, comme le fait le lecteur-traducteur, il essaie de construire le nouveau modèle d’imagination. En vérité, il ne connait pas l’auteur, de sorte qu’il n’y a pas de relation entre premier et quatrième stades.
D’un autre point de vue, il y a une relation intime entre ces deux stades. Puisque l’auteur écrit son texte pour un lecteur potentiel, c’est ce lecteur réel qui est son destinataire. Si nous acceptons ce dernier, le traducteur sera un moyen un intermédiaire entre le premier et le quatrième.
Nous avons vu que le deuxième et le troisième stades appartiennent au traducteur pour pouvoir réaliser son acte de traduire. En conclusion, c’est lui qui répond à une question telle que : que dit ce texte ou bien comment ce texte dit-il ce qu’il dit ?
En, partant d’un point de vue, chaque lecteur va probablement commencer à répondre par un commencement tel que : «
d’après moi, dans ce texte, il s’agit de… ». Le concept de d’après moi existe toujours dans la réponse à cette question, parce que chaque lecteur qui forme son propre point de vue peut y trouver quelque chose de différent des autres. Lire un texte, c’est recréer un univers sémantique et discursif (parfois) différent de celui de l’auteur concret, déjà formé pendant son écriture. Mais celui-ci ne coïncide pas toujours avec celui-là recréé par le lecteur.
En vérité, le lecteur réel (de la langue d’arrivée) essaie de signifier ce que veut dire l’auteur à la fois du texte de la langue de départ et du texte reproduit par le lecteur-traducteur.