Le modèle bulgare d’enseignement bilingue consiste en un cursus très intensif (22 heures par semaine) de langue étrangère pendant la huitième année de scolarisation. Cette année initiale, appelée autrefois année préparatoire ou encore année « zéro », prépare les apprenants aux études bilingues qui leur permettront d’aborder trois à cinq disciplines en langue étrangère. L’enseignement hebdomadaire de langue se réduit ensuite à quatre ou cinq heures les années suivantes. L’idée prévaut donc ici qu’il faut une solide formation de français pour travailler des disciplines en français.
Mais comment réalise-t-on l’enseignement bilingue dans un contexte où l’apprentissage de la deuxième langue commence à l’âge de 14 ans ? Concernant le corps professoral, il faut savoir qu’en Bulgarie, pour enseigner des matières en français, les enseignants ont reçu une double formation : ils maîtrisent tout à la fois une discipline et le français. Cette double formation est essentielle car elle permet à l’enseignant d’abord, aux élèves ensuite, de saisir la différence entre un apprentissage de la langue et un apprentissage d’une discipline au moyen de la langue : de la langue comme objet d’étude à la langue comme outil d’apprentissage d’une discipline.
Mais la démarche pédagogique revêt naturellement une importance particulière. Travaillant comme professeur d’histoire en français, dans le lycée bilingue de Stara Zagora à partir de 1981 et, comme formateur de formateurs depuis six ans, j’ai eu la possibilité d’analyser les problèmes, leurs évolutions et les stratégies pédagogiques mises en place.
Une rénovation pédagogique radicale
Jusqu’en 1989 l’enseignement devait servir la cause politique. Les professeurs n’avaient pas le droit de s’écarter du programme ou de mettre en place des pratiques d’analyse et de réflexion. Toute l’évaluation était centrée sur l’acquisition d’un savoir pré-construit sur des contenus strictement déterminés. Le manuel était la référence absolue que le professeur et les élèves devaient apprendre. Les conséquences pédagogiques étaient la prééminence du déroulement académique du cours, la grande importance accordée à la langue comme objet d’étude et notamment au lexique y compris dans un cours de discipline non linguistique, le peu de place donnée à la réflexion et à la démarche scientifiques en français, qu’elle soit historienne ou physicienne. L’enseignement des matières en français était le lieu d’un cours de français de spécialité plutôt que le moment du réemploi du français appris en cours de langue, réemploi qui aurait permis une réflexion en français selon la méthode propre à la discipline enseignée.
Après 1989, la réorganisation de la société a profondément agi sur l’éducation. Ainsi, pour une discipline autrefois si empreinte d’un contenu idéologique, telle que l’histoire, on n’avait même plus de manuels. Jugés inadaptables à la nouvelle réalité et à la nouvelle conception du rôle de l’enseignement pour le développement intellectuel des apprenants, ils devenaient inutilisables.
Les enseignants ont alors senti un vif besoin de supports informatifs et méthodologiques pour organiser leur travail pédagogique. La question des outils pédagogiques, délicate entre toutes a fortiori quand elle est pensée comme un outil de rénovation, s’est alors posée avec une certaine acuité. L’inadéquation des manuels français faits pour des élèves de langue maternelle française, l’absence d’un matériel expérimental élémentaire, la pauvreté des bibliothèques scolaires ont alors motivé 40 professeurs de disciplines différentes autour d’un projet de création de matériel pédagogique pour des apprenants bulgares, piloté par l’Institut français de Sofia et approuvé par le ministère bulgare de l’Éducation et de la science. À partir des finalités formulées dans les documents officiels bulgares, des programmes réécrits, et en se basant sur les méthodes didactiques les plus modernes, nous avons réalisé au bout de trois ans dix outils pour la classe, que l’on a appelés « brochures ». Il existe ainsi des brochures pour l’enseignement en français de l’histoire, la géographie, la biologie, la physique, la chimie et la philosophie.
Des outils didactiques ouverts et évolutifs
Les brochures sont des recueils de documents accompagnés d’exploitations pédagogiques permettant de rendre le travail des collègues enseignants et des élèves plus dynamique et plus intéressant à la fois. Organisées sous forme d’activités-élèves basées sur des documents authentiques, les brochures ont l’ambition de mettre en œuvre les programmes officiels bulgares des différentes disciplines tout en donnant à l’élève les moyens de se servir de la langue pour réfléchir sur des documents concrets, scientifiques ou littéraires faisant partie de son patrimoine. Elles ne contiennent donc pas de cours ni de lexique, à peine, pour certaines, un petit résumé, mais des documents et des questions choisis selon une progression des savoirs et des savoir-faire, disciplinaire et linguistique. Elles ont pour but de faire apprendre à l’élève un certain nombre de méthodes que seules certaines activités intellectuelles permettent : mémoriser, analyser, sélectionner, hiérarchiser, comparer, synthétiser… au moyen d’un appareil pédagogique développé pour chacun des documents proposés. À travers ces opérations intellectuelles de l’élève, les enseignants peuvent stimuler le développement de la rigueur scientifique, la curiosité intellectuelle et participer du même coup à la formation de l’esprit critique et au développement de la réflexion.
Les brochures proposent tout un éventail d’approches et chacun des professeurs peut utiliser directement ou adapter pour sa classe les documents proposés. Les stratégies varient avec les enseignants, mais les responsabilités sont toujours les mêmes. En fonction de ses responsabilités le professeur s’investit dans la mobilisation des savoirs, dans l’organisation et le guidage de leurs appropriations par les élèves. Pour exercer et développer leurs capacités intellectuelles, les élèves ont besoin d’être munis de méthodes et de techniques pour apprendre. Et ce sont eux, qui auront à donner du sens à ce qu’on leur enseigne, à le relier à ce qu’ils savent déjà, à ce qu’ils sont déjà, pour en faire des connaissances et des savoir-être à tous les niveaux de la citoyenneté.
Stefka Raykova
Professeur de français et d’histoire en français,
lycée Romain Rolland de Stara Zagora
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