Entendre chanter ensemble, et en français, un Belge néerlandophone et un Suisse germanophone, c’est un symbole de la francophonie aussi pur que le diamant noir du rock’n’roll… D’autant plus que la mélodie est agréable et que le morceau choisi n’est pas innocent : la chanteuse américaine Melanie le chantait en 1969 dans une version originale (« Look what they done to my song ») qui incluait déjà un couplet en français… Melanie Safka, née en février 1947 à New York, est une des chanteuses les plus discrètes du « flower power », printemps américain des hippies, entre 1968 et 1970. Elle participe à la grande fête de Woodstock, en 1969. Aujourd’hui étiquetée chanteuse folk, elle continue à drainer aux USA un public non négligeable : des milliers de personnes sont allées assister, l’année dernière, au concert qu’elle a donné dans le cadre du Bluegrass Music Festival de St. Augustine, en Floride.
En 1970, pour doter « Look what they done to my song » d’une version française (qui aura encore plus de succès), Melanie s’associe avec Maurice Vidalin, parolier fort connu en France : il a écrit pour Gilbert Bécaud, en 1966 « Le petit oiseau de toutes les couleurs », en 1964 « Quand Jules est au violon » et, en 1972, « La vente aux enchères ». Ces deux derniers titres constituant deux moments « folk » pas si éloignés que ça de l’univers de Melanie… C’est encore Maurice Vidalin qui, en 1975, écrira, pour Michel Fugain, « Les Acadiens ».
En octobre 2000, à la surprise générale des spectateurs de la Cité de la Musique, à Paris, Arno reprenait, au moment des rappels de ses concerts, cette chanson sortie depuis trente ans… Alors, quand sa maison de disques lui a suggéré d’éditer un « best of », fin 2000, Arno a ajouté cet inédit, enregistré cette fois en duo avec son ami suisse Stephan Eicher…
Eicher (né à Münchenbuchsee en 1960) est, à lui tout seul, un symbole de la francophonie. Son entrée dans la musique se fait en 1980 : il fonde à Zurich le groupe techno-punk Grauzone. Dès 1981 le titre « Eisbär » (« L’Ours blanc ») connaît un grand succès dans la jeunesse suisse. Le premier disque de Stephan Eicher en France, Chansons bleues, sort discrètement en 1983. Le succès arrive (en anglais…) avec « Two people in a room » en 1985. Depuis, il ne s’est jamais démenti.
De son côté, Arno Hintjens naît à Ostende en mai 1949. Son père pilotait encore les Spitfires de la Royal Air Force cinq ans auparavant, pendant la Deuxième Guerre mondiale… Son influence pousse le petit Arno vers les États-Unis : Hemingway, Henry Miller, le blues, le jazz, John Fante, Charles Bukowski… En 1969, au moment où Melanie chante à Woodstock, Arno, lui, est sur la route, quelque part entre les îles grecques et Katmandou… En 1980, il fonde TC Matic, le groupe qui, six années durant, dopera le rock belge et européen. Il donnera même un hymne contre-culturel à cette Europe en devenir : « Putain, Putain » (« C’est vach’ment bien/ On est quand même tous des Européens »)…
Arno, Eicher, Melanie, Vidalin : quand le « flower power », la Belgique, la Suisse et la chanson française se donnent aussi bien la main, ce ne peut être que pour le plus grand bonheur de l’Europe et de la francophonie.
Jean-Claude Demari
CD : - Arno : Le best of (Delabel, 2000) ; À poil commercial (Delabel, 1999) ;
- Stephan Eicher : Best of (Virgin, 2001) ; Louanges (Virgin, 1999)
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