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Faire vivre l’esprit de réforme



Dix ans après la modeste réforme de l’orthographe voulue par le pouvoir politique et menée à bien par les linguistes et l’Académie française, les « réformistes »1 se sont retrouvés pour faire le point. Échec ou réussite ?

Janvier-février 2001 - N°313


 
  
En 1990, conscients des problèmes d’écriture que les difficultés orthographiques du français posent aux élèves de milieux défavorisés, et désireux de montrer le français comme une langue moderne, Michel Rocard, alors Premier ministre, a mis toute son énergie politique à provoquer une réforme de l’orthographe.

La réforme
Le mot même de réforme apparaît bien pompeux au regard des légères modifications autorisées pour mettre l’orthographe en cohérence avec la prononciation ou avec le bon sens. Le principe retenu était celui de l’acceptation des variantes. Deux graphies étaient possibles pour un même terme, aucune des deux ne pouvait être tenue pour fautive. Le Premier ministre s’entoura de linguistes et s’assura que l’Académie française qui, depuis sa troisième édition, n’a cessé, jusqu’au XIXe siècle, de modifier les graphies, s’associerait au projet. La commission aboutit assez vite à la publication de quelques principes qui aménageaient l’orthographe de 800 mots (ou de 1300 si l’on tient compte des termes rares). Plus que les transformations elles-mêmes, l’important était de démontrer la capacité qu’a la langue de se réformer. Malheureusement, cette modernisation rencontra une farouche opposition. Les rectifications, dont le propos était de faciliter l’apprentissage de la langue, ont été rejetées par ceux-là même qu’elles devaient aider. On vit s’exprimer un purisme populaire, selon le mot de B. Cerquiglini, qui s’appliquait à défendre l’idée d’un patrimoine citoyen. Rarement se manifesta aussi clairement la sacralisation qui entoure en France la forme écrite de la langue.

Le scandale
Suivant la réaction publique, ou la provoquant, la presse a brossé un tableau extrêmement noir de l’entreprise. André Groose rappelle qu’on a lu à l’époque des déclarations affirmant qu’il allait falloir réimprimer toute la littérature française, qu’il y aurait obligation (et non choix) d’appliquer les modifications, que l’orthographe allait devenir phonétique… Le Monde n’alla-t-il pas jusqu’à publier qu’à cause d’une telle réforme la « civilisation occidentale était menacée » ?
Ces réactions violentes ont vite fait d’amener les sceptiques à conclure à l’échec. C’est aller un peu vite en conclusion. Première avancée : le dictionnaire de l’Académie française – le seul à faire autorité dans le domaine en cas de procès par exemple – adopte les modifications. Le premier tome de la neuvième édition, que l’on trouve sur l’internet 2, le prouve. Les dictionnaires les plus courants suivent avec plus ou moins d’enthousiasme. Le Petit Robert à 60 % (ce qui représente 5 % des mots touchés par la « réforme »), Le Petit Larousse et Le Dictionnaire Hachette à 40 %. Une soixantaine de revues, dont Le français dans le monde, se sont engagées à appliquer les modifications sans que les lecteurs soient choqués.
Le bilan établi par l’ANROE 3, l’association qui milite pour la réforme, montre que le mouvement autorisant les soudures a été bien suivi, ainsi que la régularisation des pluriels. Toutes les fois que les rectifications aboutissaient au doublement d’une lettre, la mesure a été rapidement intégrée. En revanche, constat d’échec sur le déplacement du tréma et la suppression des accents circonflexes sur i et u.

Les enseignants frileux
Et les enseignants, dans tout cela ? Du côté des maitres, le bilan est mitigé. Premier regret : le ministère de l’Éducation nationale n’a pas diffusé la liste des mots touchés. Alors que l’ANROE avait obtenu la promesse d’une distribution à grande échelle, un remaniement ministériel a fait culbuter le projet. Interrogés, les maitres ont un discours conservateur assez proche de l’opinion commune. Ils invoquent les années qu’ils ont passées à maitriser cette discipline et souhaitent que le circuit de reproduction soit maintenu. Conscients de la fonction de distinction sociale qu’assure la connaissance des bizarreries orthographiques, ils sont les artisans inconscients d’une société exigeante sur le respect de critères partagés. Cette position spontanée fléchit généralement devant une argumentation fondée sur l’histoire : les manuscrits des écrivains classiques présentent une orthographe qui serait aujourd’hui jugée lourdement fautive (dans Corneille : nuict, lict, coulpable, subjet, blasmer, obeyr, ayde, etc.). Ils conviennent généralement aussi que le cout cognitif de l’apprentissage est considérable. Il faut huit à dix ans à un petit Français pour orthographier correctement, temps qui pourrait être employé à l’acquisition de pratiques nuancées de l’écriture ou à la création. Le petit Italien, lui, ne connait pas ce genre de souci : en deux ans, ses mécanismes orthographiques sont en place.

L’exemple belge
Associés comme les grands pays francophones à la réforme de 1990, les Belges ont eu une attitude plus conquérante que les Français. Les variations, semble-t-il, ne les effraient pas. Deux grands mensuels ont adopté les aménagements sans que les lecteurs protestent ; s’en sont-ils même rendu compte, s’interroge Michèle Lenoble Pinson, présidente de l’APARO 4. Mais surtout, l’Éducation nationale a soutenu la réforme. Des ministres ont adressé, en 1998, une lettre aux personnels enseignants pour leur demander d’accepter les deux graphies. Deux fascicules ont été publiés, l’un comportant 1 300 mots, l’autre, abrégé, 800. Ces listes étaient adressées sur demande aux enseignants. 60 000 exemplaires ont été expédiés, ce qui témoigne d’un incontestable succès. La Suisse a elle aussi fait des efforts pour diffuser la liste des aménagements à tous les enseignants. La brochure en est à sa troisième édition. Ce n’est pas la première fois, constatent avec amusement les représentants de ces communautés, que la France lance une grande idée qu’elle n’applique pas chez elle…

Le cercle vicieux
En France, la modestie des réformes a irrité ceux qui auraient souhaité des aménagements plus importants et elle a révolté ceux qui, mal informés, ont cru à un bouleversement radical. Néanmoins, bien qu’avec une extrême prudence, la réforme a pénétré dans les dictionnaires les plus répandus, et un groupe de chercheurs travaille sur de nouvelles rectifications. La théorie de référence reste celle du plurisystème (c’est-à-dire de l’acceptation des variances), défendue par Nina Catach. Les questions à l’étude sont celles de l’accord du participe passé (toujours accordé avec être, jamais avec avoir), de la simplification des lettres grecques et de la graphie des mots d’emprunt. L’essentiel reste de maintenir l’esprit de réforme auprès des spécialistes et du public.
Si l’orthographe était la seule affaire des linguistes, voilà longtemps qu’elle serait rajeunie, mais elle est l’affaire de tous et son maitre incontesté est l’usage. Usage que les lexicologues, auteurs de dictionnaires, prétendent trouver dans les écrits courants comme les journaux, pendant que les correcteurs de presse s’abritent derrière la graphie proposée par les dictionnaires…

Françoise Ploquin

Notes

1. Bernard Cerquiglini (Institut national de langue française) ; Pierre Encrevé ; Renée Honvault, Claude Gruaz ; Bernard Gardin ; André Goose.
2. La huitième édition est intégralement disponible sur l’internet.
3. ANROE : Association pour l’information et la recherche sur les orthographes et les systèmes d’écriture. 4, passage Imberdis, 94700 Maisons-Alfort.
4. APARO : Association Belge pour l’Application des Rectifications de l’Orthographe


Encadrés :

 


La réforme de 1990 La soudure
Les rectifications portent sur la soudure des mots composés avec entre (entracte, entraide, …) et contre (contrattaque, contrordre), auto (autostop), aéro (aéroclub) et ciné (cinéclub), ainsi que des mots fréquents (parebrise, piquenique, etc.).
Le pluriel
Le pluriel des mots composés est simplifié. Dans les constructions verbe + nom ou préposition + nom, le nom prend la marque du pluriel seulement après un déterminant pluriel (un pèse-lettre, des pèse-lettres ; un sans-abri, des sans-abris). Les mots étrangers ou latins font leur pluriel selon les règles habituelles (des barmans, des minimums, …).
Les consonnes simples
Les mots et les adjectifs en -–ole s’écrivent avec un seul l (corole, girole), sauf folle, molle (adj.), colle.
Les verbes en -eter et -eler s’écrivent -èle ou -ète, sauf appeler et jeter et leur famille.
Les accents
– Régularisation, dans bien des cas, en conformité avec la prononciation (événement à côté d’évènement) ;
– Suppression de l’accent circonflexe sur i et u, sauf sur les terminaisons verbales du passé simple et de l’imparfait du subjonctif.
Le tréma
Il est placé sur la voyelle prononcée (aigüe, ambigüité, …).
Le participe passé de laisser
Suivi d’un infinitif, laissé est invariable (« elle s’est laissé mourir »).
Les familles de mots
Les familles (imbécile, imbécilité) sont homogénéisées, ainsi que les séries (ognon comme rognon, trognon, …).



En Grèce, l’accent fait la langue (version intégrale de l’article publié p. 63 du FDLM n° 313)

En Grèce, la réforme de l’orthographe a suscité des débats contradictoires, faisant ressurgir les liens complexes entre langue et identité.
Lorsqu’en 1981, le gouvernement de Papandréou opte pour une simplification du système d’accentuation à l’écrit, il réactualise un sujet épineux : la « question de la langue ».
Toutefois, cette réforme de l’orthographe peut paraître inoffensive. La simplification du système d’accentuation consiste en la suppression de trois accents sur quatre (seul l’accent tonique est conservé), tous issus de la grammaire alexandrine. En effet, ces trois accents ne répondent plus à aucune réalité phonétique : l’accent circonflexe marquait en grec ancien une modulation de la voix qui montait puis redescendait sur les voyelles longues, l’esprit doux marquait l’absence de souffle devant une voyelle initiale, l’esprit rude marquait l’existence d’un souffle devant une voyelle. Or, ces trois accents ne servent plus à rien si ce n’est de casse-tête aux étrangers désireux d’apprendre le grec tout autant qu’aux hellénophones eux-mêmes. Pourtant, nombreux furent ceux qui se sont insurgés contre une telle réforme. Abolir ces accents, c’était faire, du même coup, table rase d’une Histoire, d’une identité et d’un patrimoine linguistique grecs.

Une histoire complexe
Si le grec est la langue vivante la plus anciennement attestée en Europe, si elle n’a jamais cessé d’être parlée, son trajet fut, néanmoins, plus que mouvementé. Sa formation s’étend sur une période très longue, qui débute aux alentours du II° siècle de notre ère avec la koiné (langue commune) de l’époque romaine et s’achève vers 1830, avec la création d’un Etat grec. La langue s’engage ensuite dans des péripéties qui seront plus souvent idéologiques, voire politiques que linguistiques car il faut puiser dans la civilisation antique pour s’affranchir de cinq siècles de domination ottomane et vénitienne.
La langue devient alors un terrain de lutte et parfois même de guerre civile entre l’Etat et les différents linguistes. A. Coray (1748-1833), idéologue réformateur et principale figure du mouvement de purification linguistique, décrètera une refonte stricte et artificielle de la langue. Cette réforme concerne tous les domaines : la morphologie (on archaïse volontairement les déclinaisons), le lexique (les mots turcs et italiens, témoins d’une occupation étrangère, sont bannis du vocabulaire au profit de leur équivalent grec ancien), la phonétique (les prononciations récentes, considérées comme vulgaires, sont proscrites ; il faut restituer des sons disparus du domaine grec, mais encore présents dans certains dialectes, tel le chypriote). Dorénavant, l’histoire du grec n’est plus celle d’une évolution naturelle mais bien le récit de la difficile construction d’une langue nationale moderne. Ce méticuleux travail de purification durera près d’un siècle et demi. La langue pure (Katharevoussa) tentera de supplanter la démotique (langue parlée par le peuple) jusqu’en 1975 - date à laquelle le retour à la démocratie marque l’échec de la réforme puriste et couronne la victoire officielle et définitive de la langue populaire standard.

Langue populaire et langue savante
Résultat d’une telle cohabitation : la naissance d’une langue mixte, constituée de deux niveaux, plus ou moins éloignés l’un de l’autre, selon le degré de formation des locuteurs. L’administration, les médias, l’école parlent une langue ; le peuple, la rue, la famille, en parlent une autre. Mais ces deux langues se frottent l’une à l’autre et chacune laisse son empreinte dans l’autre. Les accents de la katharevoussa, présents dans la démotique écrite, sont les témoins vivants de cette longue coexistence. Pendant ce temps, la presse écrite contribue au processus d’abolition de ces vestiges de la langue pure : l’adoption de la photocomposition a rendu nécessaire, pour des raisons de gain de temps, la suppression des accents.

En 1981, le lexique connaît aussi une légère réforme : certains mots, d’étymologie latine, ont vu leur orthographe se simplifier. Il est intéressant de noter que cette modification n’a pas bouleversé les esprits aussi viscéralement que la suppression des accents. Est-ce parce qu’il s’agit de mots « étrangers » ?
En définitive, le grec reste, à bien des égards, conservateur dans sa morphologie. Non seulement il ne subit pas de transformation radicale mais il crée rapidement des néologismes quand il veut suppléer à l’arrivée massive de termes anglais dans son lexique. Computer, par exemple, s’est vu remplacé par un équivalent construit à partir des racines du grec ancien. Le mot revêt ainsi un caractère plus savant et par là même plus scientifique. Cette démarche « puriste », aujourd’hui instinctive, confirme que la langue grecque reste profondément ancrée dans sa structure ancienne. Et que finalement, le grec n’emprunte qu’au grec.

Hélène Katsaras





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