" Quand vous arriverez en France, n'oubliez pas de me téléphoner, vous avez mon numéro de domicile. Je vous inviterai à passer un week-end chez moi, à Orléans, pas très loin de Paris. Si vous avez le temps, vous pourrez venir passer quelques jours chez moi. " Un étudiant chinois diplômé devant effectuer un stage en France avait ainsi rencontré plusieurs Français avant son départ. À ces mots, le Chinois fut très content, rassuré, parce qu'il avait entendu dans ces discours une invitation, et qu'il aurait des amis hospitaliers quand il gagnerait la France, terre étrangère.
Codes et décodage
Une semaine après son arrivée en France, notre étudiant programme ses visites chez ses amis français, tout en préparant les cadeaux qu'il a apportés de Chine. Or, quand il leur téléphone, il reçoit à peu près cette réponse : " Ah, vous êtes déjà arrivé à Paris ? Où vous habitez maintenant ? Vous avez un numéro de téléphone ? Je suis très occupé ces jours-ci, je vous rappellerai plus tard... " Le Chinois a longtemps attendu ce second appel. En vain. L'invitation n'a pas été relancée. Il a trouvé que ces Français n'avaient pas tenu leur promesse. En chinois, quand on dit : " Je vous invite à passer un week-end chez moi ", la promesse est faite et l'invitation lancée. Cependant, en français, une invitation sans date ni lieu précis n'est pas une invitation réelle mais une manière de politesse. Dans notre cas, c'était une réplique presque automatique des Français à la nouvelle du prochain séjour en France de notre étudiant. Première infortune de la communication…
Une autre jeune Chinoise est étudiante à Grenoble. Elle est belle. Il lui est arrivé quelquefois que des Français lui demandent si elle avait besoin d'être accompagnée. Elle en a deviné le sens et s'en est allée tout de suite, sans rien dire. Elle en était mécontente et en est devenue plus susceptible. Ce qui la gênait encore plus, c'étaient les regards des hommes français. " Quand ils me parlent après la classe, dans la rue, dans les boutiques, je sens qu'ils fixent leurs yeux dans mes yeux ou sur moi. Leurs regards sont souvent agressifs. " Elle le supportait mal. Elle en avait un peu peur. Elle aimait rester seule, ou parmi les jeunes filles.
En Chine, quand on se parle, on regarde en général vaguement son interlocuteur et même parfois de côté : on ne fixe pas son regard sur le visage de l'autre. Les interlocuteurs se regardent peu dans les yeux, notamment entre les deux sexes. Un regard fixe d'un homme sur une femme, surtout sur son visage, pourrait être mal vu. En France, on aime parler en se regardant dans les yeux. Sinon, cela pourrait être considéré comme une marque de timidité ou un manque de franchise. Seconde infortune de la communication…
Implicite conscient et implicite inconscient
L’implicite est "ce qui est virtuellement contenu dans une proposition, un fait, sans être formellement exprimé, et peut en être tiré par déduction, induction". Du point de vue de l’émetteur, les implicites dans la communication peuvent se diviser en implicites conscients et implicites inconscients. "Implicite conscient", cela veut dire que le locuteur a l’intention de laisser entendre quelque chose sans toutefois assumer la responsabilité de l’avoir dit. Il se situe donc dans le non dit, l’inasserté et bénéficie de ce fait de l’immunité conférée par son statut d'exterritorialité discursive .
"Implicite inconscient", cela veut dire que, sans que le locuteur n’ait l’intention de laisser entendre ou de cacher quelque chose derrière les signifiants, ces derniers impliquent cependant un sens culturellement caché au fond. Pour ceux qui sont de la même communauté linguistique ou culturelle, ce sens impliqué paraît évident et naturel, les signes ou l’objet désignés produisent le même concept chez eux. Néanmoins ce lien dit évident et naturel demeure peut-être caché pour l’interlocuteur d’une autre culture. Il n’arriverait pas, avec ses propres codes culturels, au même résultat de décodage. Aussi pourrait-il mal comprendre le message ou le comprendre autrement.
L’implicite inconscient provient surtout des habitus. L’homme, depuis sa naissance, vit et grandit dans un environnement social et culturel. Les facteurs sociaux et culturels de cet environnement l’influencent petit à petit à son insu et créent en lui des habitus, le lien entre le signifiant et l’implicite culturel lui est une évidence et il les exprime tout naturellement en présupposant que son interlocuteur établisse aussi naturellement la même relation entre le signifiant et le signifié. Hall précise : " Il existe un niveau de culture sous-jacent, caché, et très structuré, un ensemble de règles de comportement et de pensée non dites, implicites, qui contrôlent tout ce que nous faisons. Cette grammaire culturelle cachée détermine la manière dont les individus perçoivent leur environnement, définissent leurs valeurs, et établissent leur cadence et leurs rythmes de vie fondamentaux. Nous sommes, pour la plupart, totalement inconscients, ou seulement superficiellement conscients de ce processus."
Dans la communication interculturelle, pour arriver à une compréhension mutuelle, les gens utilisent avec grande prudence les implicites conscients. Par exemple, ils n’utilisent pas beaucoup l’humour puisque ce dernier est riche de connotations culturelles. Quand ils veulent vraiment exprimer par l'implicite, ils observent d’une façon très vigilante les réactions de leur interlocuteur. S'ils voient qu'ils n'ont pas été compris, l’implicite sera remplacé par une explication ou par l'explicite. Donc les implicites conscients ne constituent pas en général des malentendus.
L'essentiel des malentendus provient des implicites inconscients : on les émet sans s’en apercevoir, puisqu'ils relèvent de l’habitus et que les relations entre les signifiants et les signifiés leur paraissent une évidence. Or le récepteur d’une autre culture ne peut pas établir les mêmes relations entre les signifiants et les signifiés, donc il interprète mal le message. "Situé à mi-chemin entre la compréhension et l’incompréhension, le malentendu peut être qualifié d’illusion de compréhension, temporaire ou permanente, s'il n’est pas levé. L’illusion est dangereuse, parce que nous croyons avoir saisi le sens donné par notre partenaire, mais nous comprenons autre chose en fait ; chacun des locuteurs attribue au même signe ou à une même situation un sens qui lui est propre, mais qui diverge de celui de son partenaire de communication. Le malentendu peut être considéré comme le double codage d’une même réalité par deux interlocuteurs."
Se situer dans le temps
Nous avons cité, au début de cet article, deux exemples de représentation des Chinois sur les Français. Voyons à présent comment les Français voient les nouveaux venus chinois. Les usages du temps et de l'espace, par exemple, sont très divers…
Il est 11 heures du soir. Monsieur et Madame P. sont déjà couchés. Tout à coup, le téléphone sonne. Monsieur P. se sent le cœur, d'un coup, serré : sa mère est à l'hôpital depuis quelques jours. Il se précipite pour prendre le téléphone. "Allô, puis-je parler à Madame P. ?" Une voix inconnue soulage Monsieur P., malgré le manque de formule de salutation de l'interlocuteur. Monsieur P. passe le combiné à sa femme, qui prend le téléphone en croyant aussi à l'appel urgent d'un ami. En fait, c'était un Chinois qui était arrivé en France et lui téléphonait pour lui dire bonjour. Le matin, il avait déjà essayé de téléphoner, mais personne n'avait répondu, donc il avait rappelé le soir tard pour être sûr de trouver Madame P…
En France, sauf urgence, on ne téléphone pas chez quelqu'un entre dix heures du soir et neuf ou dix heures du matin, surtout quand on n'est pas intime. Quand un Français reçoit un coup de téléphone trop tard ou trop tôt, il pressent une urgence ou un accident. Néanmoins, cette convention d'horaire n'existe pas en Chine. D'abord, le téléphone à domicile n'y est populaire que depuis ces dernières années, il n'y a pas de convention pour le téléphone tardif. Ensuite, le tarif réduit en Chine se place entre dix heures du soir et sept heures du matin. Enfin, on est plus sûr de trouver son interlocuteur en téléphonant tard : le malentendu continue…
Le sens de l’heure
Un samedi, une dame chinoise a été invitée dans une famille française pour un dîner. Elle est arrivée une demi-heure à l'avance. Son amie française, un peu surprise, l'a accueillie. "J'arrive un peu plus tôt pour voir si je peux vous aider dans la préparation du repas" a dit la Chinoise. Après un peu de bavardage, elle a poursuivi : "Puis-je visiter un peu votre appartement ?" À la fin de sa visite domiciliaire, voyant la préparation du repas en cours et la cuisine un peu en désordre, elle voulait rester dans la cuisine pour travailler un peu. Mais la maîtresse de maison a insisté pour qu'elle retourne dans la salle de séjour. Le repas a duré environ deux heures. Peu après le repas, la Chinoise s'est excusé de vouloir partir et s'en est allée…
Du point de vue de la culture française, cette femme s'est comportée à plusieurs reprises de façon, disons, inconvenante. Mais en arrivant avant l'heure prévue, la Chinoise avait une bonne intention : aider la maîtresse de maison dans la cuisine et ne pas être en retard. En Chine, arriver un peu à l’avance à un repas chez quelqu’un, c’est une manière de politesse. On peut bavarder avant le repas ou, pour les femmes, aider un peu la maîtresse de maison dans sa préparation. En général, les Chinois ne veulent pas faire attendre les autres, on ne gêne pas l’hôte et l’hôtesse. Arriver en retard est un dérangement et une impolitesse. Pour un Français, arriver un peu en retard au repas, voire une demi-heure ou plus dans le cas d'un cocktail ou d'une réception, ce n'est pas impoli. Pour un repas chez un ami, quand on vous dit midi, c’est bien d’arriver un quart d’heure après. On pense que ça arrange la maîtresse de maison qui risque de ne pas être prête. En tout cas, il ne faut pas arriver avant. Nos deux cultures semblent ne pas du tout accorder la même valeur au retard…
Ensuite, notre Chinoise a pris l'initiative de demander à visiter l'appartement : c'est ce qu'on fait souvent en Chine quand on arrive pour la première fois chez quelqu'un. Or, en France, on parle des pièces de réception et des pièces privées. En général, on ne connaît que le salon et la salle à manger… Demander à visiter les espaces réservés et à travailler dans la cuisine gêne l'hôtesse et devient un acte impoli.
Dernière erreur, notre Chinoise ne s’est pas attardée après le repas. Le repas de deux heures lui semblait peut-être déjà trop long. Mais aux yeux des Français, elle s’en va trop vite ("On ne vient pas seulement pour manger"). En Chine, le repas ne traîne pas. Après celui-ci et un moment de bavardage, les invités s'en vont. Néanmoins, les Français traînent beaucoup à table (apéritif, café, liqueurs…). On doit montrer qu’on est venu voir les gens, écouter leur conversation, plutôt que manger. Ainsi, pendant sa visite, notre dame chinoise a violé à son insu plus ou moins l'espace et le temps d'autrui.
La faute au non-enseigné
Incompréhensions, malentendus et chocs culturels sont nombreux au début du séjour des Chinois en France, si bien que certains en sont découragés, voire en viennent à craindre la communication. "Quand je suis dans la rue, quand je suis chez des Français, m'a rapporté une Chinoise, je me sens très mal à aise. Je ne sais pas où mettre mes mains et mes pieds. Je ne sais quel geste convenable faire. Je me sens tomber dans le ridicule. Ainsi, je préfère rester chez moi." Au désir de communiquer succède alors la peur ou la solitude.
En analysant les échecs des Chinois au début de leur séjour en France, on remarque qu'ils ne sont pas dus aux connaissances linguistiques explicites, mais plutôt aux implicites du langage verbal et non verbal. Les Chinois cités ont une connaissance linguistique suffisante pour une communication quotidienne. Mais ils sont faibles dans les savoirs et les savoir-faire du domaine socioculturel. Les implicites dits culturels, ils en connaissent peu, et ils recourent beaucoup à leur culture maternelle dans le décodage des informations. Leur compétence de communication est faussée par leur culture maternelle. L'implicite constitue un facteur important des incompréhensions et un grand obstacle pour la communication sino-française. Et les échecs de nos élèves relèvent des insuffisances de l'enseignement du français, qui se limite essentiellement à l'enseignement de l'explicite. Ne devrait-on pas accorder une plus grande importance à l'implicite pour une meilleure compétence de communication interculturelle ?
Zhihong PU
Institut des langues étrangères de l’Université Zhongshan
Guangzhou, R.P. de Chine
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