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Yann Arthus-Bertrand
« L’écologie, c’est le civisme aux dimensions de la planète »
Le succès de l’exposition La Terre vue du ciel relève du jamais vu pour un
travail photographique. Cette exposition de photos en plein air restera un événement
: plus de 2 millions de personnes s’y sont rendues ; un livre de 180 photos s’est vendu
à 900 000 exemplaires. Tout cela est l’œuvre de Yann Arthus-Bertrand, photographe aérien,
engagé et attachant.
Février 2001 - N°313
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Vous vous attendiez à un tel succès ? Non, pas du tout. Si l’exposition s’est tenue à l’extérieur, sur les grilles du jardin du Luxembourg, c’est parce que personne ne voulait nous exposer dans une salle classique. Nous nous sommes battus pour réaliser cette idée de grands panneaux de 1,60 m sur 1,20 m, d’accès gratuit. Le succès est venu, l’exposition a été prolongée à deux reprises, et j’ai passé des matinées entières à signer des livres… C’est très grisant, mais j’en suis revenu. Bien sûr le succès, c’est formidable parce que ça permet de faire des projets, de recevoir des propositions, d’envisager d’autres grandes expositions ailleurs… mais ce n’est pas pour ça que j’ai réussi sa vie. Cela a été une année fantastique, mais dès le 1er janvier 2001, je passe à autre chose. J’ai envie de faire de nouvelles photos. Quand on voit l’exposition, on a un choc : le dérisoire ou l’angoissant, même, devient beau… Oui, c’est qu’on a tendance à tout esthétiser. C’est aussi un défaut de photographe : même quand je photographie Tchernobyl, les champs de chars détruits par la guerre du Golfe en Irak, ou les ordures au Mexique, j’utilise mon œil, je cadre, je mets du style. Tout comme un écrivain, même pour décrire un massacre, fait de belles phrases : cela fait partie du métier. C’est que l’esthétique est indispensable pour amener l’émotion. Je pense que mes photos ne doivent pas être belles mais bonnes : elles doivent être fortes, arrêter le spectateur, apporter du sens. Le public veut des photos ayant du sens : la photo représentant Tchernobyl est une de celles qui se vendent le mieux en carte postale.
Votre travail est extrêmement pédagogique : chaque photo est accompagnée d’un texte d’une dizaine de lignes expliquant où elle a été prise, quelle est l’histoire du pays, apportant des données géographiques et économiques… C’est volontaire ? Je suis venu à la photographie à l’âge de 25 ans par le biais d’une étude que j’ai faite avec ma femme sur le comportement des lions au Kenya. Nous voulions passer une thèse. Les photographies devaient apporter des informations sur le comportement des lions, et ne devaient surtout pas être artistiques. Par la suite j’ai toujours considéré que la photo devait apporter de la connaissance, donc être pédagogique. L’idée de ce travail, c’est de faire prendre conscience aux gens de certains faits importants, et de les y amener par la photographie. Les photos doivent être très graphiques, très fortes, et faire passer une émotion, pour amener à la seconde lecture, qui apporte l’information.
Quel est votre message ?
Le message, c’est : « j’ai photographié la Terre, regardez les photos et prenez ce que vous voulez ». Si ça donne envie à quelqu’un de voyager, génial. Si ça donne à un autre envie de dessiner, bravo. Si ça en fait avancer quelques-uns dans leur connaissance de la Terre, c’est magnifique.
Vous êtes un écologiste militant ?
Je ne suis pas militant, je n’ai jamais porté de bannière. Je suis avant tout photographe, à tendance écologiste peut-être, mais photographe d’abord. Simplement, je pense qu’aujourd’hui, ne pas être écologiste, c’est être stupide. Être écologiste, c’est avoir un regard global sur l’avenir de la planète et se sentir responsable. Seulement on n’est pas tous responsables, et on n’est pas tous les jours responsable. L’idée de mes photos, c’est de faire avancer le spectateur, comme moi j’ai avancé en faisait ce travail. Quand tu reçois beaucoup, tu dois donner beaucoup, et moi je voulais donner de façon construite, d’où l’idée de faire une exposition et un livre.
Pourquoi ce parti pris de la photo aérienne ? J’adore photographier d’en haut, même pour les portraits. C’est une façon différente de regarder ce qu’on voit tous les jours. Par exemple la place de la Concorde, à Paris, prise d’hélicoptère : l’obélisque disparaît, ce n’est plus qu’un point. Si on montre la photo à des gens qui passent place de la Concorde tous les jours, ils la reconnaissent difficilement. C’est une autre façon de voir, qui arrête les gens. Dernière question : à l’école, vous deviez être très fort en géographie ? Non, j’étais nul ! J’étais un très mauvais élève, rebelle à l’autorité, viré de partout : j’ai fait 17 écoles ! Je n’ai jamais eu mon bac. En plus, la géographie, à l’époque, c’était la géologie, l’histoire des strates et des cailloux. Ça ne m’intéressait pas du tout. Aujourd’hui la géographie que l’on enseigne, c’est l’histoire-géographie, l’histoire de l’installation et de la vie de l’homme sur la Terre, et ça c’est passionnant !
Propos recueillis par Françoise Ploquin et Lucas Schifres
La Terre vue du ciel dans le mondeLe livre La Terre vue du ciel a déjà été traduit en douze langues. En 2000, des expositions, souvent simultanées, se sont tenues à Paris, Genève, Luxembourg, New York, Madrid, Barcelone, Tokyo et Sao Paulo. En 2001, on verra des expositions à Londres, Rome, Zurich, Hambourg, Liège, Buenos Aires et Osaka. L’exposition en plein air de Paris a ouvert la voie d’expositions originales : à Liège par exemple, les photos vont être collées sur de grands cubes en bois disséminés dans la ville.La Terre vue du ciel. Éditions de La Martinière, 424 pages, 190 photos, 28,5 cm / 36,5 cm, 295 F, 44,97 euros. 365 jours pour la Terre. Éditions de La Martinière, 732 pages, 365 photos (dont 200 inédites), 24 cm / 16 cm, 189 F, 28,81 euros. |
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