Le discours dominant tendrait à faire croire qu'une seule langue internationale s'imposerait actuellement sur la planète., mais certains contestent cette analyse..
En effet, la réalité est beaucoup plus complexe. Regardez l'Europe centrale et orientale. L'allemand est en train d'y retrouver son statut de langue véhiculaire ; et l'Allemagne a bien raison de réclamer toute sa place linguistique comme langue de travail dans l'Union européenne. C'est la meilleure garantie pour une Europe plurilingue ; on assiste dans cette partie du monde à la reconstitution d'un bassin germanophone. Du côté des Amériques, la place grandissante qu'occupe l'espagnol est en train de transformer les États-Unis en un pays authentiquement bilingue : les feuilles d'impôt sont disponibles dans cetains États dans les deux langues, certaines radios hispanophones devancent en audience les radios anglophones en Californie et même Chicago, au Nord, est une ville qui doit compter avec sa forte population hispanophone. En Amérique du Sud, l'aménagement linguistique qui met fin à la rivalité entre espagnol et portugais en rendant les deux langues complémentaires, renforce l'emprise des langues latines. Quant aux pays de l'ASEAN qui regroupent les principaux dragons, ils ont en commun le chinois comme langue dominante des échanges commerciaux
Et plus près de nous dans le bassin méditérranéen ?
C'est dans le bassin méditerranéen que se jouera le destin du français. Cela dépendra du dialogue qui saura s'instaurer entre les langues latines, de la reconnaissance mutuelle entre la francophonie et l'arabophonie ainsi que l'ouverture vers l'international que continuera à constituer le français pour les pays francophones d'Afrique.
On assiste aujourd'hui à deux mouvements qui semblent contradictoires l'un conduisant à l'uniformisation, à la mondialisation, l'autre manifestant des revendications identitaires. Quel rôle jouent les langues dans cette confrontation ?
Il faut combattre les idées reçues qui s'accommodent facilement d'un déterminisme englobant. À bien y regarder, c'est tout le contraire qui se produit. L'affirmation d'une hégémonie entraîne presque mécaniquement une revendication identitaire. Les durcissements nationalistes, culturels et religieux en sont des manifestations spectaculaires. La France, en menant le combat de la diversité culturelle et en militant pour le plurilinguisme, a donné une voix à cette réaction naturelle et salutaire contre l'uniformisation. Et puis, évitons les amalgames : ce n'est pas parce qu'on porte un jean et qu'on boit du Coca-Cola que l'on renonce à son identité ! Huttington dans The clash of civilisations a décrit très bien tout cela.
Le développement des technologies de l'information et de la communication est-elle de nature à faire disparaître le plurilinguisme ou au contraire peut-elle le favoriser ?
Les nouvelles technologies sont les meilleures alliées du plurilinguisme. Le numérique permet de multiplier l'offre linguistique. Le DVD par exemple offre le même film en version originale sous-titrée, en version doublée, avec des sous-titres, dans plusieurs langues... au choix. Les distributeurs de billets, les bornes info-touristes, les traducteurs de poche, tout devient multilingue... sans parler de la reconnaissance et de la dictée vocales qui forment un pôle industriel majeur et la meilleure garantie du plurilinguisme.
Il n'est donc plus nécessaire d'apprendre les langues étrangères ?
Bien sûr, la paresse guette mais la technologie offre des facilitateurs d'apprentissage, elle met à la disposition de ceux qui veulent apprendre des outils qui vont énormément les aider, comme les correcteurs orthographiques. Ces outils ne sont pas une menace, ils offrent au contraire des possibilités intéressantes à exploiter qui permettent d'apprendre avec moins d'efforts.
Une culture dominante n'est-elle pas en train d'écraser les cultures minoritaires ?
L'idée généralement admise est que la massification de la culture détruit la culture. Or cette massification, en fait, ne porte que sur quelques types de produits, essentiellement les séries télévisées, l'industrie des parcs de loisirs et en partie la production cinématographique. On constate, en fait, qu'il se passe sur le plan culturel un phénomène identique à celui qui s'est produit sur le plan économique. Après la guerre, les États-Unis étaient la seule puissance industrielle importante, puis il y a eu la percée du Japon, les performances de l'Europe... Il en va de même sur le plan culturel : tout marché a tendance à se diversifier et à créer des espaces de concurrence. Dans un premier temps la " culture de masse " américaine a été dominante, aujourd'hui, elle est concurrencée. Sur l'internet par exemple, 95 % des échanges se faisaient, il y a peu, en anglais. On tombera à moins de 50 % avant 2005. En revanche jamais la circulation des cultures n'a été si intense, jamais il n'y a eu une telle diversité dans les propositions. On peut voir chaque semaine à Paris 400 films dans une vingtaine de langues différentes. Les créateurs comme Wim Wenders, Kisslowski, Brian de Palma, Peter Brook, Pedro Almodovar et bien d'autres se plaisent à mêler les identités culturelles. Le théâtre s'exporte plus facilement grâce au surtitrage. Les producteurs français de cinéma ont remarquablement su encourager le développement et la diffusion de cette diversité culturelle. Si l'on observe la liste des palmes d'or décernées ces dix dernières années à Cannes, on constate que, quel que soit leur pays d'origine, les films primés ont été tournés grâce à des capitaux français (Adieu ma concubine, La leçon de piano, Vérités et mensonges, etc... ).
Beaucoup considèrent que les grandes heures de la culture française appartiennent au passé...
Encore une idée reçue, encore une idée démentie par la réalité. Il n'y a pas de déclin - d'ailleurs à partir de quand en situerait-on l'origine ? - il y a aujourd'hui de la concurrence. La culture française, qui a été dominante, est aujourd'hui concurrencée. Il serait bon que nos élites dirigeantes, qui sont avec les couches défavorisées, celles qui lisent le moins, se départissent de l'idée largement intériorisée que le passé est plus glorieux que le présent. En littérature, la seconde moitié du XXè siècle a produit des géants. Dans le domaine des sciences sociales, les écoles historique, philosophique, anthropologique, sociologique ont un rayonnement qui a nettement dépassé les frontières. Dans le secteur cinématographique, la France est le premier pays exportateur après les Etats-Unis parce que son cinéma sait être à la fois un cinéma d'auteur, un cinéma d'audace et un cinéma spectaculaire. L'école graphique française est très recherchée. Et Hollywood n'hésite pas à lui confier, pour partie, ses plus grosses productions : Le prince d'Egypte, Tarzan, Fantasia 2000... Par ailleurs, le cinéma américain, aujourd'hui, s'est fait une spécialité de reprendre à son compte les scénarios français (Trois hommes et un couffin, Le retour de Martin Guerre, Nikita, La totale, etc...). Enfin la télévision française est aujourd'hui grosse exportatrice de dessins animés, jeux, fictions...
En musique, le rap, le raï, la techno, les musiques ethniques ont conquis des parts de marché inimaginables il y a quelques années. Aujourd'hui les Européens sont plus exportateurs de sons qu'importateurs. Et puis d'une façon plus large, on a vu naître en France quelques-uns des grands débats qui agitent aujourd'hui la planète, à savoir l'intervention humanitaire et la reflexion sur la diversité culturelle par exemple ; on a vu quels effets ravageurs elle a eu sur la conférence de Seattle. Ce sens du marketing intellectuel a permis de donner forme à nombre de mouvements : nouveau-roman, nouvelle vague, nouveaux philosophes...
Dans bien des pays l'enseignement du français est en baisse? Est-ce une situation réversible ?
Le français comme langue enseignée est, tout comme sa culture, concurrencé. Aujourd'hui, les langues sont un marché, il y a des clients. Il convient d'offrir les meilleurs produits et les meilleurs services en sachant que l'affaire se jouera pour une grande part hors des murs de l'école. Le français dispose pour cela d'un certain nombre d'atouts. C'est une langue transnationale à travers l'espace francophone où elle est utilisée comme langue d'enseignement. Dans les pays non-francophones, il reste la seconde langue étrangère enseignée après l'anglais. Quoiqu'on en dise, le français reste une langue mondiale grâce à son déploiement à travers une série de réseaux et d'institutions. Il a par ailleurs une visibilité mondiale du en partie à une série d'événements fortement médiatisés comme les grands festivals (Cannes, Avignon), les grandes manifestations sportives (le Tour de France, le tournoi de Roland Garros, la Coupe du monde) ; le fait que le français soit une langue olympique n'est pas non plus à négliger.
Aujourd'hui la présence du français sur l'internet constitue un enjeu majeur...
Il n'y a pas d'inquiétude à avoir sur ce point, d'une part parce que ce type de culture convient bien aux Français qui ont accumulé vingt ans de savoir-faire et d'habitudes de la vente et des services en ligne grâce au bon vieux Minitel (voir les récentes enquêtes de Times Magazine et de Newsweek). D'autre part, la téléphonie française, liée à la télévision payante et à l'industrie des programmes, est très conquérante.
Pour un professeur de français hors de france comment se présente l'avenir ?
Le paysage est en totale recomposition. L'accroissement du temps libre, l'idée que l'apprentissage doit s'exercer tout au long de la vie, les multiplications des déplacements vont amener à renouveler l'offre. Il n'y a aucune raison d'être pessimiste. Les outils existent, les atouts sont nombreux. C'est de la capacité d'innovation des lieux de diffusion des langues que dépend, demain, le sort de l'enseignement du français.