Vous étiez enseignante.
Vous êtes devenue écrivain. Comment passe-t-on de l'un à l'autre ?
Je suis toujours enseignante
! J'ai enseigné dix ans en collèges, de 1966 à 1977, avant d'être nommée
au Centre d'enseignement à distance. D'où les copies à corriger que
j'évoque de manière récurrente. Quand j'ai commencer d'écrire, j'étais
professeur en collège et mon métier c'était d'apprendre à écrire. Et
cette activité m'a donné l'envie de revenir à l'écriture. Confrontée
à tous ces textes, je me suis dit : pourquoi pas moi ? Ce n'était pas,
bien sûr, l'unique raison. La prise de conscience de la déchirure sociale
qui est au centre de mon œuvre a été déterminante. Dans mes premiers
postes, notamment en Haute-Savoie, j'ai eu des enfants de BEP venant
de classes dominés, ce qui m'a conduit à remettre en cause tout de que
j'avais appris à l'Université : j'étais en face d'enfants aux prises
avec des problèmes de langage. Et la question du langage si déterminante
socialement est pour moi centrale.
De la même manière, les cours que j'ai été amenée à préparer pour l'enseignement
supérieur dans le cadre du CNED m'ont conduite, par le travail de réflexion
théorique qu'ils impliquaient d'avoir une attitude réflexive par rapport
à mes propres écrits. J'entretiens un vrai dialogue entre les deux activités.
Vous ne parlez jamais
de vos lectures ?
Non, c'est vrai, même si
les livres sont présents, comme dans Les Armoires vides. Cela
tient aussi au milieu que je décris où les livres sont absents ou, s'ils
sont là, ils le sont par obligation.
En ce moment, je lis Carlos Fuentes et je souhaite relire Les Mémoires
d'une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir, que j'avais lu
lorsque j'avais dix-huit ans. …
Enseigner, ça représente
quoi pour vous ?
Je m'occupe aujourd'hui
de préparation au CAPES, donc de dissertation et d'explication de texte.
Ce sont des moules rhétoriques dont on se demande à quoi ils préparent.
Avec ces épreuves, ce ne sont pas des compétences réelles que l'on juge,
mais une habileté au jeu intellectuel, à la rhétorique. Rien de plus
sclérosant pour l'enseignement. Tant qu'on ne changera pas ces épreuves,
rien ne changera.
Enseignante, je me suis toujours efforcée de prendre mes références
dans la littérature actuelle, afin de montrer qu'il y a, à côté du patrimoine,
une littérature vivante en train de se faire ; et que la lecture n'est
pas qu'une affaire d'obligation, de parcours imposé. L'école déplore
que les jeunes lisent moins ; Baudelot et Establet l'on bien montré,
ils ne lisent pas moins qu'il y a trente ans, ils lisent autre chose,
des livres qui correspondent mieux à leurs besoins de héros, de dépaysement.
Il y a une violence
d'être femme dans vos livres. Comment situez-vous cette violence par
rapport au féminisme comme lutte sociale ou comme genre littéraire ?
Je ne me suis jamais située
par rapport aux différentes doxa qui se sont succédées sur le féminisme.
Si je dois me reconnaitre dans un discours sur la condition de la femme,
c'est davantage dans celui de Simone de Beauvoir. Pour moi, bien plus
que les différences sexuelles, ce sont les différences sociales qui
structurent une personne. Cela dit, je suis très attentive à la réalité
d'être femme, au vécu des femmes dans ce monde soumis à la domination
masculine - comme c'est le cas dans L'Événement. Dans la société
des années 1960, les femmes, qui n'ont pas alors la maitrise de la procréation,
sont à la merci des hommes. Toutes et tous participent de la morale
d'une époque que la pilule va venir bouleverser.
Le féminisme n'a pas
l'air de vous intéresser vraiment, comme si vous vous situiez au-delà…
Il y a quand même des situations
où, en tant que femme, je dois me défendre. Et, Avec le titre L'Événement,
hormis la référence à Leiris, j'ai voulu signifier qu'il y avait quelque
chose qui appartient seulement aux femmes, que c'est une affaire de
femme, un évènement total traversé par l'histoire, la sociologie, la
métaphysique, la psychologie, etc., qui implique l'être humain entier,
bien au-delà du sexuel.
Il s'agit, dans l'écriture, de parvenir à quelque chose d'immatériel,
à faire de cet évènement-là un évènement d'écriture.
Vous êtes parfois
identifiée, non que vous le recherchiez, à un écrivain scandaleux. Est-ce
par ce que vous essayez de vous approcher de l'indicible, de l'irreprésentable.
Dans mes livres, il n'y a
pas de complicité littéraire ; ils sont traversés par une revendication
sociale importante, y compris dans l'écriture. L'écriture elle-même,
dans sa brutalité, dans sa violence, peut être considéré comme une agression
contre la représentation que les gens ont du champ littéraire. J'essaie
de dire ce qui n'a pas été dit et ce que je ne me suis pas dit. Ce sont
des mots que j'arrache à moi-même. Je sais que c'est là, que c'est à
dire.
Depuis La
Place, vous avez renoncé à la fiction. Écrire un roman, ça
vous semble mensonger ?
Je ne pourrai plus en écrire
un. Je crois que je n'en écrirai plus. Mon matériau c'est le croisement
de l'expérience historique et de l'expérience individuelle et pour ça
je n'est pas besoin de fiction.
Comment vous situez-vous
par rapport à l'autofiction ?
J'apprécie l'œuvre de Serge
Doubrovsky qui a inventé ce mot. Je n'ai pas besoin d'inventer ou de
me reconnaitre dans un genre. Ce qui me gêne surtout, c'est le mot "
auto " ! Je n'ai pas l'impression que mes livres soient centrés sur
moi ; je pars de moi, mais je ne suis pas dans une recherche d'identité.
Avec Journal du
dehors ou La Vie extérieure, vous vous essayez à autre chose,
à ce que vous appelez de " l'ethnotexte ", une espèce d'épuisement des
lieux, de solidarité fusionnelle.
J'ai un vrai besoin de saisir
le monde. Et lorsque je suis exposée à ce monde et que je n'écris pas,
il faut que j'en fasse quelque chose. J'ai un peu l'impression, par
l'écriture, de réduire une énigme, de saisir les choses qui m'échappent
; d'exprimer ce que Van Gogh, dans une lettre, appelait " le passage
désespérément rapide des choses de la vie moderne ". J'ai le sentiment,
par l'écriture, de pratiquer un dévoilement, d'opérer sur l'indicible,
de voir autrement.
Vous êtes aussi très
attentive à ce que votre projet soit bien compris…
Ça fait partie du dévoilement.
Dire comment l'écriture fonctionne. Je considère qu'il y a une parenté
très grande entre l'activité d'écrire et la recherche scientifique.
Le scientifique a une méthode et, avec cette méthode, il essaie de voir
si ça marche. Eh bien moi, par rapport au projet qui m'occupe, je donne
ma méthode, je formule dans le livre une espèce de discours de la méthode
: c'est ce que je fais au début de L'Événement par exemple, mais
aussi ailleurs. Rien ne me déplait plus que le pathos autour de la création
littéraire.
L'angle que vous choisissez
ne vous impose-t-il pas encore plus d'exigences ?
La matière sur laquelle je
travaille est une matière sociologiquement " pauvre ". Il n'y a pas
d'écart par rapport à la réalité, juste les faits. Ne pas sortir de
la vérité est une contrainte forte pour l'écriture.
Ce qui me fascine dans l'écriture, c'est de trouver autre chose. Le
Journal du dehors et La Vie extérieure, sont pour moi des
terrains d'expérimentation. À travers ces récits du quotidien, j'ai
mesuré à quel point le monde me pénètre et comment je cherche mon histoire
dans les autres, comment ils s'imposent à moi. Ce qu'il y a de fusionnel
dans ma démarche.
Vous êtes beaucoup
traduite et beaucoup lue à l'étranger. À travers quel prisme de la littérature
êtes-vous perçue ?
Quand les gens me présentent,
ils disent toujours " Elle occupe une place à part ". C'est un cliché,
mais pas seulement. Ils mettent toujours en avant la dimension sociale,
le refus de l'imaginaire…
Qu'est-ce que ça vous
fait d'être devenue un auteur qu'on étudie en classe ?
L'institution vous rattrape.
On y échappe jamais. Bien sûr que c'est satisfaisant. Je sais bien que
c'est l'école qui fait perdurer les auteurs, mais en même temps je me
dis que les élèves vont me détester ! Ils n'auront plus jamais envie
de lire une ligne d'Annie Ernaux. La forme que j'ai choisie dans Le
Journal du dehors, a été très copiée. On fait faire aux élèves des
" Journaux du dehors ". Ça me parait très intéressant pour les élèves
et pour les professeurs. Les élèves sont alors obligés d'observer, de
voir ce qu'ils ne voyaient pas.
Un des livres de John
Updike s'appelle " Être soi à jamais ". C'est pour vous une malédiction
?
Freud nous dit que " rien
n'est jamais vécu en vain sauf la mort. " Il me semble avoir eu des
espérances très grandes étant enfant. J'ai connu, entre dix-huit et
vingt ans, une crise terrible où j'ai mis un couvercle sur ces espérances.
C'est un miracle si je m'en suis sortie. À cause de ce miracle, tout
est bien.
Il y a aujourd'hui, en gros,
deux versants dans l'œuvre d'Annie Ernaux, l'un tourné vers la vie intime,
l'autre vers ce qui était devenu le titre d'un précédent livre : la
vie extérieure. Appliquée à soi ou appliquée au monde, la démarche de
l'écrivain reste cependant la même : " mettre en mots le monde ", "
mettre en mots une expérience humaine totale de la vie et de la mort,
de la morale et de l'interdit, de la loi, une expérience vécue d'un
bout à l'autre au travers du corps. " Donner un corps à l'écriture,
aller au plus près de cette saisie de soi, cette exigence habite les
livres d'Annie Ernaux de la violence, de l'indicible que d'autres, dans
leur morale à eux, nomment indécence ou scandale.
Comme toujours chez Annie
Ernaux, c'est l'exploration inquiète de ce lien entre indicible et impudeur
(Annie Ernaux parle d'inacceptable) qui est la matière même du récit.
Avec pour but ultime " que mon corps, mes sensations et mes pensées
deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible
et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et dans
la vie des autres ".
J. P.
Annie Ernaux, L'Événement,
Gallimard, 116 pages, 72 FF.
La Vie extérieure (1993-1999), Gallimard, 136 pages, 75 FF.