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Une
place à part
Entretien avec Annie Ernaux
Une œuvre rare. Depuis
1974, une dizaine de livres. Prix Goncourt 1984, Annie Ernaux s'est
imposée par son exigence, ce regard unique doté d'un scalpel, sa manière
d'écrire la violence sociale, sa volonté de dire l'indicible… Rencontre
avec une femme pudique à la voix douce traversée de beaux sourires
sonores.
Mai-juin
2000 |
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Vous étiez enseignante. Vous êtes devenue écrivain. Comment passe-t-on de l'un à l'autre ? Je suis toujours enseignante
! J'ai enseigné dix ans en collèges, de 1966 à 1977, avant d'être nommée
au Centre d'enseignement à distance. D'où les copies à corriger que
j'évoque de manière récurrente. Quand j'ai commencer d'écrire, j'étais
professeur en collège et mon métier c'était d'apprendre à écrire. Et
cette activité m'a donné l'envie de revenir à l'écriture. Confrontée
à tous ces textes, je me suis dit : pourquoi pas moi ? Ce n'était pas,
bien sûr, l'unique raison. La prise de conscience de la déchirure sociale
qui est au centre de mon œuvre a été déterminante. Dans mes premiers
postes, notamment en Haute-Savoie, j'ai eu des enfants de BEP venant
de classes dominés, ce qui m'a conduit à remettre en cause tout de que
j'avais appris à l'Université : j'étais en face d'enfants aux prises
avec des problèmes de langage. Et la question du langage si déterminante
socialement est pour moi centrale. Vous ne parlez jamais de vos lectures ? Non, c'est vrai, même si
les livres sont présents, comme dans Les Armoires vides. Cela
tient aussi au milieu que je décris où les livres sont absents ou, s'ils
sont là, ils le sont par obligation. Enseigner, ça représente quoi pour vous ? Je m'occupe aujourd'hui
de préparation au CAPES, donc de dissertation et d'explication de texte.
Ce sont des moules rhétoriques dont on se demande à quoi ils préparent.
Avec ces épreuves, ce ne sont pas des compétences réelles que l'on juge,
mais une habileté au jeu intellectuel, à la rhétorique. Rien de plus
sclérosant pour l'enseignement. Tant qu'on ne changera pas ces épreuves,
rien ne changera. Il y a une violence d'être femme dans vos livres. Comment situez-vous cette violence par rapport au féminisme comme lutte sociale ou comme genre littéraire ? Je ne me suis jamais située par rapport aux différentes doxa qui se sont succédées sur le féminisme. Si je dois me reconnaitre dans un discours sur la condition de la femme, c'est davantage dans celui de Simone de Beauvoir. Pour moi, bien plus que les différences sexuelles, ce sont les différences sociales qui structurent une personne. Cela dit, je suis très attentive à la réalité d'être femme, au vécu des femmes dans ce monde soumis à la domination masculine - comme c'est le cas dans L'Événement. Dans la société des années 1960, les femmes, qui n'ont pas alors la maitrise de la procréation, sont à la merci des hommes. Toutes et tous participent de la morale d'une époque que la pilule va venir bouleverser. Le féminisme n'a pas l'air de vous intéresser vraiment, comme si vous vous situiez au-delà… Il y a quand même des situations
où, en tant que femme, je dois me défendre. Et, Avec le titre L'Événement,
hormis la référence à Leiris, j'ai voulu signifier qu'il y avait quelque
chose qui appartient seulement aux femmes, que c'est une affaire de
femme, un évènement total traversé par l'histoire, la sociologie, la
métaphysique, la psychologie, etc., qui implique l'être humain entier,
bien au-delà du sexuel. Vous êtes parfois identifiée, non que vous le recherchiez, à un écrivain scandaleux. Est-ce par ce que vous essayez de vous approcher de l'indicible, de l'irreprésentable. Dans mes livres, il n'y a pas de complicité littéraire ; ils sont traversés par une revendication sociale importante, y compris dans l'écriture. L'écriture elle-même, dans sa brutalité, dans sa violence, peut être considéré comme une agression contre la représentation que les gens ont du champ littéraire. J'essaie de dire ce qui n'a pas été dit et ce que je ne me suis pas dit. Ce sont des mots que j'arrache à moi-même. Je sais que c'est là, que c'est à dire. Depuis La Place, vous avez renoncé à la fiction. Écrire un roman, ça vous semble mensonger ? Je ne pourrai plus en écrire un. Je crois que je n'en écrirai plus. Mon matériau c'est le croisement de l'expérience historique et de l'expérience individuelle et pour ça je n'est pas besoin de fiction. Comment vous situez-vous par rapport à l'autofiction ? J'apprécie l'œuvre de Serge Doubrovsky qui a inventé ce mot. Je n'ai pas besoin d'inventer ou de me reconnaitre dans un genre. Ce qui me gêne surtout, c'est le mot " auto " ! Je n'ai pas l'impression que mes livres soient centrés sur moi ; je pars de moi, mais je ne suis pas dans une recherche d'identité. Avec Journal du dehors ou La Vie extérieure, vous vous essayez à autre chose, à ce que vous appelez de " l'ethnotexte ", une espèce d'épuisement des lieux, de solidarité fusionnelle. J'ai un vrai besoin de saisir le monde. Et lorsque je suis exposée à ce monde et que je n'écris pas, il faut que j'en fasse quelque chose. J'ai un peu l'impression, par l'écriture, de réduire une énigme, de saisir les choses qui m'échappent ; d'exprimer ce que Van Gogh, dans une lettre, appelait " le passage désespérément rapide des choses de la vie moderne ". J'ai le sentiment, par l'écriture, de pratiquer un dévoilement, d'opérer sur l'indicible, de voir autrement. Vous êtes aussi très attentive à ce que votre projet soit bien compris… Ça fait partie du dévoilement. Dire comment l'écriture fonctionne. Je considère qu'il y a une parenté très grande entre l'activité d'écrire et la recherche scientifique. Le scientifique a une méthode et, avec cette méthode, il essaie de voir si ça marche. Eh bien moi, par rapport au projet qui m'occupe, je donne ma méthode, je formule dans le livre une espèce de discours de la méthode : c'est ce que je fais au début de L'Événement par exemple, mais aussi ailleurs. Rien ne me déplait plus que le pathos autour de la création littéraire. L'angle que vous choisissez ne vous impose-t-il pas encore plus d'exigences ? La matière sur laquelle je
travaille est une matière sociologiquement " pauvre ". Il n'y a pas
d'écart par rapport à la réalité, juste les faits. Ne pas sortir de
la vérité est une contrainte forte pour l'écriture. Vous êtes beaucoup traduite et beaucoup lue à l'étranger. À travers quel prisme de la littérature êtes-vous perçue ? Quand les gens me présentent, ils disent toujours " Elle occupe une place à part ". C'est un cliché, mais pas seulement. Ils mettent toujours en avant la dimension sociale, le refus de l'imaginaire… Qu'est-ce que ça vous fait d'être devenue un auteur qu'on étudie en classe ? L'institution vous rattrape. On y échappe jamais. Bien sûr que c'est satisfaisant. Je sais bien que c'est l'école qui fait perdurer les auteurs, mais en même temps je me dis que les élèves vont me détester ! Ils n'auront plus jamais envie de lire une ligne d'Annie Ernaux. La forme que j'ai choisie dans Le Journal du dehors, a été très copiée. On fait faire aux élèves des " Journaux du dehors ". Ça me parait très intéressant pour les élèves et pour les professeurs. Les élèves sont alors obligés d'observer, de voir ce qu'ils ne voyaient pas. Un des livres de John Updike s'appelle " Être soi à jamais ". C'est pour vous une malédiction ? Freud nous dit que " rien n'est jamais vécu en vain sauf la mort. " Il me semble avoir eu des espérances très grandes étant enfant. J'ai connu, entre dix-huit et vingt ans, une crise terrible où j'ai mis un couvercle sur ces espérances. C'est un miracle si je m'en suis sortie. À cause de ce miracle, tout est bien.
Propos recueillis par Jacques Pécheur
Écrire, le dernier recoursIl y a aujourd'hui, en gros, deux versants dans l'œuvre d'Annie Ernaux, l'un tourné vers la vie intime, l'autre vers ce qui était devenu le titre d'un précédent livre : la vie extérieure. Appliquée à soi ou appliquée au monde, la démarche de l'écrivain reste cependant la même : " mettre en mots le monde ", " mettre en mots une expérience humaine totale de la vie et de la mort, de la morale et de l'interdit, de la loi, une expérience vécue d'un bout à l'autre au travers du corps. " Donner un corps à l'écriture, aller au plus près de cette saisie de soi, cette exigence habite les livres d'Annie Ernaux de la violence, de l'indicible que d'autres, dans leur morale à eux, nomment indécence ou scandale. L'Événement n'échappe pas à cette règle. C'est le récit d'un avortement voulu par une jeune femme rattrapée par le malheur social auquel elle était en train d'échapper. Le récit progresse ainsi comme un journal. (on arrivait à la mi-décembre ; quelque part avant Noël ; le 31 décembre, le vendredi 8 janvier, le mercredi 15 janvier, le 16 et le 17 janvier, le lundi matin…) avec cette brutalité du temps qui impose sa nécessité et qui dicte les faits, qui impose leur impudeur, une impudeur d'écriture. Comme toujours chez Annie Ernaux, c'est l'exploration inquiète de ce lien entre indicible et impudeur (Annie Ernaux parle d'inacceptable) qui est la matière même du récit. Avec pour but ultime " que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et dans la vie des autres ". Entreprise singulière qui
est la manière même de La Vie intérieure, (1993-1999), allez-retour
entre le monde et soi (d'un côté " mettre en mots le monde " ; de l'autre
aspiration à la dissolution de l'identité. " C'est comme si j'étais
elle (17 avril) ; J'imaginais la sensation enivrante de cette femme
(18 mai) ; chaque disparition de magasin signifie la mort d'une partie
de soi, la plus désirante (20 mai). Besoin de se mesurer aux formes
extrêmes de la déréliction (décembre). " J. P. Annie Ernaux, L'Événement,
Gallimard, 116 pages, 72 FF. À lireLes Armoires vides (1974)
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