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Un monde en fusion



Mars-avril 2000 - N°309


 
  

Le 10 janvier 2000 est désormais une date fétiche pour les acteurs de la " nouvelle économie ". C'est celle que les dirigeants de America on line (AOL) et de Time Warner ont choisie pour annoncer la fusion des deux entreprises.

La nouvelle société géante dispose des " tuyaux " de télécommunications et d'un nombre impressionnant d'abonnés - AOL - et d'un catalogues d'oeuvres de tous les genres pouvant alimenter ces mêmes tuyaux. Le premier géant des médias de la société de l'information est né ce jour là, une société évaluée en bourse à 350 milliards de dollars.
Depuis le 10 janvier, cette fusion a été abondamment commentée. Les analystes ont tous souligné que c'était la première fois qu'une entreprise de l'économie de l'internet mettait la main sur l'un des fleurons des médias traditionnels, installant le Web comme plate-forme universelle de distribution. Car, on l'aura compris, c'est bien AOL qui, à l'issue d'échanges d'actions, va diriger Time Warner et c'est sous le nom d'AOL que le nouveau groupe est coté à Wall Street, alors même qu'AOL est cinq fois plus petit que Time Warner, tant par les effectifs de ses employés que par son chiffre d'affaires. Le monde entier affirme que rien ne sera plus comme avant.
Certes, mais il faut cependant y regarder de plus près. AOL est bien une entreprise de l'internet, mais c'est, en quelque sorte, la moins " internet " de ces entreprises. Elle fonctionne sur un modèle économique classique : elle démarche des abonnés à qui elle fait payer un service : une connexion à son " portail " maison, un accès à l'internet, quelques logiciels de courrier et de navigation. Steve Case, son patron et son inventeur, lui a fait vivre une croissance externe chaotique, refusant de se vendre à Bill Gates de Microsoft, rachetant Compuserve et Netscape. Plusieurs fois, les financiers ont prédit la faillite mais la société s'est toujours redressée. AOL n'est pas Yahoo ou Amazon, qui fonctionnent eux sur des modèles économiques plus nouveaux et bien plus hasardeux. Amazon perd jusqu'à présent de l'argent. AOL en gagne peu, mais en gagne.

Onde de choc européenne

Les acteurs de la production audiovisuelle et cinématographique, les éditeurs traditionnels, notamment en Europe, qui pensaient avoir encore un peu de temps avant de devoir se soucier de la convergence, se sont réveillés en sursaut. L'avenir, c'est aujourd'hui.
La première à réagir a sans doute été la Fédération internationale des journalistes (FIJ) qui s'est alarmée d'une " menace pour la démocratie et la liberté d'expression ". Il est certain que les États-Unis, dont le principal outil de régulation des médias est la seule régulation économique sont mal armés pour faire face à ce type de problèmes : un géant contrôlant à la fois l'information et les moyens d'acheminer cette information.
Les réactions ont également été économiques, notamment en Europe. Ainsi, l'accord signé entre le Français Vivendi et l'Anglais Vodafone, leader de la téléphonie mobile, qui prévoit la création d'une société commune à parité qui développera un " portail multi accès ". La force de Vivendi-Vodafone réside principalement dans leurs 70 millions de consommateurs cumulés (Vodafone en possède à lui seul 48 millions).
En effet, la réponse des Européens, qui ne disposent d'aucune " Major " de la taille d'AOL, c'est l'internet mobile. L'Europe est en avance dans le déploiement de ces petits appareils sur son territoire. Elle peut s'engager plus vite vers une généralisation des accès à l'internet sur différents types de supports : ordinateurs, téléviseurs, mais aussi téléphones portables, agendas électroniques personnels. L'année 2000 sera l'année du " WAP ", le protocole qui permet d'interroger des sites Web d'information à partir de son téléphone. À suivre.
D'autres accords sont intervenus tels le rapprochement de Yahoo et de News Corporation, l'hydre dirigée par le redoutable Murdoch ou encore la cession de club-internet par le groupe Lagardère à l'Allemand Deutsche Telekom, qui peut ainsi venir concurrencer sur ses terres France Telecom et son Wanadoo. D'autres viendront certainement.
Dans tous les cas, une chose est certaine, il n'y a pas un mouvement sur l'échiquier de la " nouvelle économie " qui ne fasse référence à AOL et à Time Warner. On ne voit cependant aucune réponse européenne significative et crédible qui puisse nous rassurer sur le devenir du pluralisme culturel et linguistique sur les réseaux numériques. Opposer le WAP à un internet multimédia et large bande nourri des catalogues des Majors, c'est opposer un jeu vidéo de première génération aux jeux d'arcane en réseau qui se développent actuellement.


Pierre Oudart









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