Le 10 janvier 2000 est désormais une date fétiche pour les acteurs
de la " nouvelle économie ". C'est celle que les dirigeants de America
on line (AOL) et de Time Warner ont choisie pour annoncer la fusion
des deux entreprises.
La nouvelle société géante dispose des " tuyaux " de télécommunications
et d'un nombre impressionnant d'abonnés - AOL - et d'un catalogues d'oeuvres
de tous les genres pouvant alimenter ces mêmes tuyaux. Le premier géant
des médias de la société de l'information est né ce jour là, une société
évaluée en bourse à 350 milliards de dollars.
Depuis le 10 janvier, cette fusion a été abondamment commentée. Les
analystes ont tous souligné que c'était la première fois qu'une entreprise
de l'économie de l'internet mettait la main sur l'un des fleurons des
médias traditionnels, installant le Web comme plate-forme universelle
de distribution. Car, on l'aura compris, c'est bien AOL qui, à l'issue
d'échanges d'actions, va diriger Time Warner et c'est sous le nom d'AOL
que le nouveau groupe est coté à Wall Street, alors même qu'AOL est
cinq fois plus petit que Time Warner, tant par les effectifs de ses
employés que par son chiffre d'affaires. Le monde entier affirme que
rien ne sera plus comme avant.
Certes, mais il faut cependant y regarder de plus près. AOL est bien
une entreprise de l'internet, mais c'est, en quelque sorte, la moins
" internet " de ces entreprises. Elle fonctionne sur un modèle économique
classique : elle démarche des abonnés à qui elle fait payer un service
: une connexion à son " portail " maison, un accès à l'internet, quelques
logiciels de courrier et de navigation. Steve Case, son patron et son
inventeur, lui a fait vivre une croissance externe chaotique, refusant
de se vendre à Bill Gates de Microsoft, rachetant Compuserve et Netscape.
Plusieurs fois, les financiers ont prédit la faillite mais la société
s'est toujours redressée. AOL n'est pas Yahoo ou Amazon, qui fonctionnent
eux sur des modèles économiques plus nouveaux et bien plus hasardeux.
Amazon perd jusqu'à présent de l'argent. AOL en gagne peu, mais en gagne.
Onde de choc européenne
Les acteurs de la production audiovisuelle et cinématographique, les
éditeurs traditionnels, notamment en Europe, qui pensaient avoir encore
un peu de temps avant de devoir se soucier de la convergence, se sont
réveillés en sursaut. L'avenir, c'est aujourd'hui.
La première à réagir a sans doute été la Fédération internationale des
journalistes (FIJ) qui s'est alarmée d'une " menace pour la démocratie
et la liberté d'expression ". Il est certain que les États-Unis, dont
le principal outil de régulation des médias est la seule régulation
économique sont mal armés pour faire face à ce type de problèmes : un
géant contrôlant à la fois l'information et les moyens d'acheminer cette
information.
Les réactions ont également été économiques, notamment en Europe. Ainsi,
l'accord signé entre le Français Vivendi et l'Anglais Vodafone, leader
de la téléphonie mobile, qui prévoit la création d'une société commune
à parité qui développera un " portail multi accès ". La force de Vivendi-Vodafone
réside principalement dans leurs 70 millions de consommateurs cumulés
(Vodafone en possède à lui seul 48 millions).
En effet, la réponse des Européens, qui ne disposent d'aucune " Major
" de la taille d'AOL, c'est l'internet mobile. L'Europe est en avance
dans le déploiement de ces petits appareils sur son territoire. Elle
peut s'engager plus vite vers une généralisation des accès à l'internet
sur différents types de supports : ordinateurs, téléviseurs, mais aussi
téléphones portables, agendas électroniques personnels. L'année 2000
sera l'année du " WAP ", le protocole qui permet d'interroger des sites
Web d'information à partir de son téléphone. À suivre.
D'autres accords sont intervenus tels le rapprochement de Yahoo et de
News Corporation, l'hydre dirigée par le redoutable Murdoch ou encore
la cession de club-internet par le groupe Lagardère à l'Allemand Deutsche
Telekom, qui peut ainsi venir concurrencer sur ses terres France Telecom
et son Wanadoo. D'autres viendront certainement.
Dans tous les cas, une chose est certaine, il n'y a pas un mouvement
sur l'échiquier de la " nouvelle économie " qui ne fasse référence à
AOL et à Time Warner. On ne voit cependant aucune réponse européenne
significative et crédible qui puisse nous rassurer sur le devenir du
pluralisme culturel et linguistique sur les réseaux numériques. Opposer
le WAP à un internet multimédia et large bande nourri des catalogues
des Majors, c'est opposer un jeu vidéo de première génération aux jeux
d'arcane en réseau qui se développent actuellement.