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Le français dans le monde est une revue éditée par CLE International

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Entretien avec Yves Courrière



Prévert aurait eu cent ans le 4 février… Les Français l'ont désigné " poète du siècle " ; l'Unesco a classé Les Enfants du paradis au patrimoine de l'humanité et Les Feuilles mortes continuent à faire le tour du monde des radios et des platines… Yves Courrière lui consacre une monumentale biographie.

Mars-avril 2000 - N°309


 
  

Raconter l'histoire de Prévert, c'est un peu raconter l'histoire littéraire, politique, cinématographique d'un siècle achevé…

Avec Kessel, Vaillant, Lazareff, Prévert, j'ai le sentiment d'avoir un peu fait le tour du siècle. Entrer dans l'histoire de Prévert, ça a été pour moi croiser le mouvement surréaliste, découvrir l'aventure du théâtre ouvrier avec le groupe Octobre, rendre compte de l'influence du Parti communiste sur l'intelligentsia, plonger dans la France résistante, participer à l'explosion du Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre. Par rapport à cette histoire, l'avantage, avec Prévert, c'est, de suivre un esprit libre, quelqu'un qui n'abandonne jamais son libre arbitre, qui ne renonce jamais à l'esprit de révolte, profondément " anar " jusqu'au bout, lui qui se définit non pas comme un homme de plume mais comme un homme de mains !

Est-ce que vous diriez qu'il a été l'homme de toutes les avant-gardes ?

Oui, Prévert est, à sa manière, l'homme de toutes les avant-gardes. Mais il l'est sans le vouloir vraiment, par nature. Même si lui ne souhaite pas s'engager, les autres sont suffisamment fascinés par sa personnalité, par la séduction de son verbe pour le vouloir avec eux. C'est l'homme des calembours, des contrepèteries, des formules à l'emporte-pièce du type " la virginité de mon casier judiciaire sera toujours pour moi un miracle ". C'est très net avec les surréalistes, alors qu'il est un des rares à ne pas avoir écrit une ligne, il n'empêche, ils l'adoptent.
Avec le groupe Octobre, c'est la même chose, c'est l'acteur Raymond Bussières qui va le chercher et l'incite à faire un bout de chemin avec eux… Sans parler du cinéma : il y entre en dilettante, il en sortira gratifié bien plus tard par Truffaut de " seul grand scénariste français ". Entre-temps, il y aura tous les chefs-d'œuvre que nous connaissons, ceux de Renoir, Carné, Grémillion, Christian-Jacque… Et puis la chanson, avec Kosma d'abord, puis Henri Crolla, …

Ce qui frappe dans cette vie de Prévert, c'est qu'il ne travaille jamais seul, sauf quand il écrit sa poésie…

Oui, c'est vrai, le nom de Prévert est associé tantôt à celui de son frère Pierre, tantôt à celui de Carné ou bien encore à celui de Kosma… La seule fois où il travaillera seul, c'est pour Les Enfants du paradis. Autrement, il partira d'une histoire déjà écrite, d'un scénario mal foutu qu'il réécrira… En musique, il lui arrivera de devoir mettre des paroles sur une musique déjà écrite : c'est le cas des Feuilles mortes.

Au fond, la vie de Prévert, c'est une histoire de familles successives…

C'est un homme de famille et d'amitié. L'amitié avec Marcel Duhamel, créateur de la " Série Noire " est exceptionnelle ; elle durera près de cinquante ans. Prévert a l'amitié franche mais il ne pardonne pas la trahison. C'est ainsi qu'il se séparera de Kosma.
Il y a aussi toutes ces familles qui se constituent autour des lieux. La Bande de la rue du Château, avec Duhamel, Tanguy, Desnos et tant d'autres, l'Atelier de Giacometti où il trouvera refuge quand il sera complètement sans le sou, les Lacoudem, "la tribu de ceux-qui-se-reconnaissent-en-se-frottant-les-coudes, André Masson, le peintre, Pierre Batchef, le sex-symbol oublié du muet, Denise Batchef qui deviendra la monteuse des films de Renoir. Il y a aussi, lié à l'aventure du théâtre ouvrier, le groupe Octobre, dont il devint l'auteur pour le bonheur du comédien Raymond Bussières, et où se retrouveront des gens comme le peintre Léon Moussinac ou le cinéaste Claude Autant-Lara…
Tous ceux-là forment, avec d'autres, la Bande à Prévert : Maurice Baquet le violoncelliste et sportif, Francis Lemarque le compositeur et chanteur, Sylvain Itkine, le comédien, Paul Grimault, le cinéaste de l'animation, Alexandre Trauner le décorateur…
Dernier lieu, la Colombe d'or, le célèbre hotel-restaurant de Saint-Paul de Vence et la famille Roux, histoire d'une fidélité commencée à l'occasion de son premier séjour avec l'actrice Claudy Carter et qui durera jusqu'au bout.

Prévert n'aura pour tout diplome que son certificat d'études ; autant dire que sa culture, il l'a acquise en dehors de l'école.

Comme il le disait lui-même, il a fait surtout ses humanités dans la rue. Sa culture, il l'a surtout acquise dans un lieu magique de l'époque, la librairie d'Adrienne Monnier, rue de l'Odéon. Dans cette " Maison des Amis des Livres ", Adrienne Monnier lui fera découvrir l'œuvre de Valéry, rencontrer Aragon, Breton et Desnos ; ici, il se familiarisera avec les œuvres poétiques de Léon-Paul Fargue, Valéry Larbaud, Paul Fort ; sans parler de Jarry, Hemingway, Poe, De Foe, Claudel et bien d'autres.
Autre parrain culturel, son ami Duhamel lui transmet sa passion du cinéma. C'est ainsi que Charlot, Keaton, Mack Sennett, Borzage, Browning, Lherbier, Louis Feuillade, entrent dans l'univers du futur poète et scénariste. C'est Marcel Duhamel qui l'introduira également à la musique de jazz dont il était fervent admirateur et connaisseur.

C'est Paroles qui a fait de Prévert le poète universel qu'il est aujourd'hui, celui que les Français ont désigné comme poète du siècle.

Moi, ça fait cinquante ans que je connais Prévert et il m'a toujours rendu heureux. Écrire ce livre, c'est pour moi une manière de lui dire merci. La popularité de Prévert tient, à mon sens, à la conjonction qui s'est opérée entre ses poèmes et leur mise en musique et, bien sûr, aux interprètes qui s'en sont emparés et notamment Montant, qui dès 1947, a mis " Sanguine " à son répertoire, mais aussi " Les Feuilles mortes ".
Cela dit, je crois que le succès de Prévert tient à ce que Michel Leiris a appelé " un surréalisme de la rue " dans lequel s'est reconnu un large public.

Et il est fait de quoi, ce " surréalisme de la rue " ?

C'est une poésie qui ne fait pas peur, elle parait si spontanée, si négligemment jetée sur le papier. Et puis Prévert adopte pour ses poèmes des formes populaires : chanson, romance, complainte. Sans parler de la langue populaire qu'il utilise sans jamais la pasticher.
Ajouter à cela son imaginaire qui se nourrit de la fête populaire " la fête à Neuneu ", de scènes de bistrot, des mélodrames vus au théâtre dans l'enfance, du Paris populaire qu'il a cotoyé, celui des gens de peine comme celui des petits loubards, celui de la misère aussi, à partir des années 1930.

Peut-on dire qu'il y a une géographie parisienne de Prévert ?

Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés vont former le quadrilatère dans lequel s'aventure Prévert. Le quartier Saint-Sulpice de l'enfance, la librairie d'Adrienne Monnier, lieu capital de sa formation de lecteur, les hotels qu'il habitera, le Montano, rue de Vaugirard, les Beaux-Art, rue de Seine, la rue du Château, les brasseries de Saint-Germain et de Montparnasse. Il franchira peu la Seines, sinon pour Montmartre et la cité Véron, où il finira par habiter. Il aimera le Paris des quartiers populaires et des villages.

Quand il s'est marié, Prévert a indiqué comme métier : cinéaste. Paradoxalement, le cinéma aura été la grande affaire de sa vie de poète.

Mais ça a été son seul métier ! Des années 1930 au début des années 1960, il batira l'œuvre que l'on sait et qui lui vaut d'avoir la place qu'il occupe dans les histoires du cinéma. Dès qu'il commence à travailler, c'est d'écriture de scénario qu'il s'occupe. Renoir lui doit son premier succès Le Crime de Monsieur Lange. C'est grâce à lui que Carné pourra faire son premier film Jenny ; et Autant-Lara Ciboulette. Et puis viendront les chefs-d'œuvre que nous connaissons tous, de Drôle de drame à Quai des brumes, des Visiteurs du soir aux Enfants du paradis, de Lumière d'été à Remorques et aux Disparus de Saint-Agil.
Les mots de Prévert ont fait le tour du monde. Même Brigitte Bardot et Alain Delon ont parlé Prévert le temps d'un sketch des Amours célèbres… Et puis n'oublions pas que son nom est associé au Chien andalou et à L'Âge d'or de Bunuel, dont on célèbre le centenaire.

De " Bizarre, bizarre " aux " Feuilles mortes se ramassent à la pelle ", et " à la rime à quoi la rime à rien ", à quoi attribuez-vous cette magie des mots de Prévert ?

À son âme de Gavroche mâtinée de poulbot. À sa façon tendre canaille, à son air voyou de la littérature toujours en révolte. En somme, à l'inattendu, à son désir de donner du plaisir, à son côté marchand de bonheur.


Propos recueillis par Jacques Pécheur



Une vie comme un collage

S'il est un poète qui appartient à la mémoire collective, c'est bien Jacques Prévert. Les mots de ses poèmes, de ses chansons, les répliques des films qu'il a écrits ont fait le tour du monde. Derrière tous ces mots, qui était l'homme Prévert, celui dont Yves Courrière dit que " depuis cinquante ans qu'il a fait sa connaissance, il l'a toujours rendu heureux ". Pour illustrer ce constat partagé par beaucoup, sept cent pages lui seront nécessaires.

Avec Yves Courrière, le personnage devient vite un héros de roman, et quel roman ! Le roman du surréalisme, celui du Montparnasse des années 1930 et du Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre ; le roman de l'une des plus formidables aventures esthétiques du cinéma français, celle du " réalisme poétique ", l'histoire à succès d'un poète dont la reconnaissance devra attendre l'immédiat après-guerre ; la réussite d'un parolier dont les chansons, grâce aux musiques de Kosma et Crolla et à la voix de Montand, Gréco, feront le tour du monde…

Yves Courrière procède ainsi par grands tableaux : les années de formation, la bohème de la rue du Château, l'aventure orientale, l'épisode américain ; son enquête est celle du journaliste qu'il a été, minutieuse, et son sens épique de l'espace et du temps n'est pas sans lien avec son expérience de grand reporter. Écrivain enfin, il détaille les mille et un portraits de ceux qui ont croisé la vie de Prévert, pour en faire un immense collage à la… Prévert.

J. P.
Yves Courrière, Jacques Prévert, Gallimard, 720 pages, 165 FF.

Prévert en chiffres

o Œuvre : 30 livres, dont 6 recueils de poèmes
55 films
543 chansons
des centaines de collages
o Best-seller de la poésie :
Paroles : 2 185 000 exemplaires
o Sondage :
écrivain du siècle devant Camus, Agatha Christie, Malraux, Proust, Hemingway
o Établissements scolaires :
500 établissements portent le nom de Prévert





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