Raconter l'histoire de Prévert, c'est un peu raconter l'histoire
littéraire, politique, cinématographique d'un siècle achevé…
Avec Kessel, Vaillant, Lazareff, Prévert, j'ai le sentiment d'avoir
un peu fait le tour du siècle. Entrer dans l'histoire de Prévert, ça
a été pour moi croiser le mouvement surréaliste, découvrir l'aventure
du théâtre ouvrier avec le groupe Octobre, rendre compte de l'influence
du Parti communiste sur l'intelligentsia, plonger dans la France résistante,
participer à l'explosion du Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre.
Par rapport à cette histoire, l'avantage, avec Prévert, c'est, de suivre
un esprit libre, quelqu'un qui n'abandonne jamais son libre arbitre,
qui ne renonce jamais à l'esprit de révolte, profondément " anar " jusqu'au
bout, lui qui se définit non pas comme un homme de plume mais comme
un homme de mains !
Est-ce que vous diriez qu'il a été l'homme de toutes les avant-gardes
?
Oui, Prévert est, à sa manière, l'homme de toutes les avant-gardes.
Mais il l'est sans le vouloir vraiment, par nature. Même si lui ne souhaite
pas s'engager, les autres sont suffisamment fascinés par sa personnalité,
par la séduction de son verbe pour le vouloir avec eux. C'est l'homme
des calembours, des contrepèteries, des formules à l'emporte-pièce du
type " la virginité de mon casier judiciaire sera toujours pour moi
un miracle ". C'est très net avec les surréalistes, alors qu'il est
un des rares à ne pas avoir écrit une ligne, il n'empêche, ils l'adoptent.
Avec le groupe Octobre, c'est la même chose, c'est l'acteur Raymond
Bussières qui va le chercher et l'incite à faire un bout de chemin avec
eux… Sans parler du cinéma : il y entre en dilettante, il en sortira
gratifié bien plus tard par Truffaut de " seul grand scénariste français
". Entre-temps, il y aura tous les chefs-d'œuvre que nous connaissons,
ceux de Renoir, Carné, Grémillion, Christian-Jacque… Et puis la chanson,
avec Kosma d'abord, puis Henri Crolla, …
Ce qui frappe dans cette vie de Prévert, c'est qu'il ne travaille
jamais seul, sauf quand il écrit sa poésie…
Oui, c'est vrai, le nom de Prévert est associé tantôt à celui de son
frère Pierre, tantôt à celui de Carné ou bien encore à celui de Kosma…
La seule fois où il travaillera seul, c'est pour Les Enfants du paradis.
Autrement, il partira d'une histoire déjà écrite, d'un scénario mal
foutu qu'il réécrira… En musique, il lui arrivera de devoir mettre des
paroles sur une musique déjà écrite : c'est le cas des Feuilles mortes.
Au fond, la vie de Prévert, c'est une histoire de familles successives…
C'est un homme de famille et d'amitié. L'amitié avec Marcel Duhamel,
créateur de la " Série Noire " est exceptionnelle ; elle durera près
de cinquante ans. Prévert a l'amitié franche mais il ne pardonne pas
la trahison. C'est ainsi qu'il se séparera de Kosma.
Il y a aussi toutes ces familles qui se constituent autour des lieux.
La Bande de la rue du Château, avec Duhamel, Tanguy, Desnos et tant
d'autres, l'Atelier de Giacometti où il trouvera refuge quand il sera
complètement sans le sou, les Lacoudem, "la tribu de ceux-qui-se-reconnaissent-en-se-frottant-les-coudes,
André Masson, le peintre, Pierre Batchef, le sex-symbol oublié du muet,
Denise Batchef qui deviendra la monteuse des films de Renoir. Il y a
aussi, lié à l'aventure du théâtre ouvrier, le groupe Octobre, dont
il devint l'auteur pour le bonheur du comédien Raymond Bussières, et
où se retrouveront des gens comme le peintre Léon Moussinac ou le cinéaste
Claude Autant-Lara…
Tous ceux-là forment, avec d'autres, la Bande à Prévert : Maurice Baquet
le violoncelliste et sportif, Francis Lemarque le compositeur et chanteur,
Sylvain Itkine, le comédien, Paul Grimault, le cinéaste de l'animation,
Alexandre Trauner le décorateur…
Dernier lieu, la Colombe d'or, le célèbre hotel-restaurant de Saint-Paul
de Vence et la famille Roux, histoire d'une fidélité commencée à l'occasion
de son premier séjour avec l'actrice Claudy Carter et qui durera jusqu'au
bout.
Prévert n'aura pour tout diplome que son certificat d'études
; autant dire que sa culture, il l'a acquise en dehors de l'école.
Comme il le disait lui-même, il a fait surtout ses humanités dans la
rue. Sa culture, il l'a surtout acquise dans un lieu magique de l'époque,
la librairie d'Adrienne Monnier, rue de l'Odéon. Dans cette " Maison
des Amis des Livres ", Adrienne Monnier lui fera découvrir l'œuvre de
Valéry, rencontrer Aragon, Breton et Desnos ; ici, il se familiarisera
avec les œuvres poétiques de Léon-Paul Fargue, Valéry Larbaud, Paul
Fort ; sans parler de Jarry, Hemingway, Poe, De Foe, Claudel et bien
d'autres.
Autre parrain culturel, son ami Duhamel lui transmet sa passion du cinéma.
C'est ainsi que Charlot, Keaton, Mack Sennett, Borzage, Browning, Lherbier,
Louis Feuillade, entrent dans l'univers du futur poète et scénariste.
C'est Marcel Duhamel qui l'introduira également à la musique de jazz
dont il était fervent admirateur et connaisseur.
C'est Paroles qui a fait de Prévert le poète universel qu'il
est aujourd'hui, celui que les Français ont désigné comme poète du siècle.
Moi, ça fait cinquante ans que je connais Prévert et il m'a toujours
rendu heureux. Écrire ce livre, c'est pour moi une manière de lui dire
merci. La popularité de Prévert tient, à mon sens, à la conjonction
qui s'est opérée entre ses poèmes et leur mise en musique et, bien sûr,
aux interprètes qui s'en sont emparés et notamment Montant, qui dès
1947, a mis " Sanguine " à son répertoire, mais aussi " Les Feuilles
mortes ".
Cela dit, je crois que le succès de Prévert tient à ce que Michel Leiris
a appelé " un surréalisme de la rue " dans lequel s'est reconnu un large
public.
Et il est fait de quoi, ce " surréalisme de la rue " ?
C'est une poésie qui ne fait pas peur, elle parait si spontanée, si
négligemment jetée sur le papier. Et puis Prévert adopte pour ses poèmes
des formes populaires : chanson, romance, complainte. Sans parler de
la langue populaire qu'il utilise sans jamais la pasticher.
Ajouter à cela son imaginaire qui se nourrit de la fête populaire "
la fête à Neuneu ", de scènes de bistrot, des mélodrames vus au théâtre
dans l'enfance, du Paris populaire qu'il a cotoyé, celui des gens de
peine comme celui des petits loubards, celui de la misère aussi, à partir
des années 1930.
Peut-on dire qu'il y a une géographie parisienne de Prévert
?
Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés vont former le quadrilatère
dans lequel s'aventure Prévert. Le quartier Saint-Sulpice de l'enfance,
la librairie d'Adrienne Monnier, lieu capital de sa formation de lecteur,
les hotels qu'il habitera, le Montano, rue de Vaugirard, les Beaux-Art,
rue de Seine, la rue du Château, les brasseries de Saint-Germain et
de Montparnasse. Il franchira peu la Seines, sinon pour Montmartre et
la cité Véron, où il finira par habiter. Il aimera le Paris des quartiers
populaires et des villages.
Quand il s'est marié, Prévert a indiqué comme métier : cinéaste.
Paradoxalement, le cinéma aura été la grande affaire de sa vie de poète.
Mais ça a été son seul métier ! Des années 1930 au début des années
1960, il batira l'œuvre que l'on sait et qui lui vaut d'avoir la place
qu'il occupe dans les histoires du cinéma. Dès qu'il commence à travailler,
c'est d'écriture de scénario qu'il s'occupe. Renoir lui doit son premier
succès Le Crime de Monsieur Lange. C'est grâce à lui que Carné
pourra faire son premier film Jenny ; et Autant-Lara Ciboulette.
Et puis viendront les chefs-d'œuvre que nous connaissons tous, de Drôle
de drame à Quai des brumes, des Visiteurs du soir
aux Enfants du paradis, de Lumière d'été à Remorques
et aux Disparus de Saint-Agil.
Les mots de Prévert ont fait le tour du monde. Même Brigitte Bardot
et Alain Delon ont parlé Prévert le temps d'un sketch des Amours
célèbres… Et puis n'oublions pas que son nom est associé au Chien
andalou et à L'Âge d'or de Bunuel, dont on célèbre le centenaire.
De " Bizarre, bizarre " aux " Feuilles mortes se ramassent à
la pelle ", et " à la rime à quoi la rime à rien ", à quoi attribuez-vous
cette magie des mots de Prévert ?
À son âme de Gavroche mâtinée de poulbot. À sa façon tendre canaille,
à son air voyou de la littérature toujours en révolte. En somme, à l'inattendu,
à son désir de donner du plaisir, à son côté marchand de bonheur.
S'il est un poète qui appartient à la mémoire collective, c'est bien
Jacques Prévert. Les mots de ses poèmes, de ses chansons, les répliques
des films qu'il a écrits ont fait le tour du monde. Derrière tous ces
mots, qui était l'homme Prévert, celui dont Yves Courrière dit que "
depuis cinquante ans qu'il a fait sa connaissance, il l'a toujours rendu
heureux ". Pour illustrer ce constat partagé par beaucoup, sept cent
pages lui seront nécessaires.
Avec Yves Courrière, le personnage devient vite un héros de roman,
et quel roman ! Le roman du surréalisme, celui du Montparnasse des années
1930 et du Saint-Germain-des-Prés de l'après-guerre ; le roman de l'une
des plus formidables aventures esthétiques du cinéma français, celle
du " réalisme poétique ", l'histoire à succès d'un poète dont la reconnaissance
devra attendre l'immédiat après-guerre ; la réussite d'un parolier dont
les chansons, grâce aux musiques de Kosma et Crolla et à la voix de
Montand, Gréco, feront le tour du monde…
Yves Courrière procède ainsi par grands tableaux : les années de formation,
la bohème de la rue du Château, l'aventure orientale, l'épisode américain
; son enquête est celle du journaliste qu'il a été, minutieuse, et son
sens épique de l'espace et du temps n'est pas sans lien avec son expérience
de grand reporter. Écrivain enfin, il détaille les mille et un portraits
de ceux qui ont croisé la vie de Prévert, pour en faire un immense collage
à la… Prévert.
J. P.
Yves Courrière, Jacques Prévert, Gallimard, 720 pages, 165 FF.