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    « Le français rassemble »

    Posté le par le français dans le monde

    À chaque numéro, le témoignage d’une personnalité marquante de l’émission de TV5Monde présentée par Ivan Kabacoff. Aujourd’hui, Carol MEZHER, directrice de Films Femmes Francophones Méditerranée (FFFMed). Une rubrique « Étonnants francophones » à retrouver dans le numéro 420 (novembre-décembre 2018) du Français dans le monde.

    Bandeau DF


    « Grandir au Liban, c’est très tôt être bercé par le multilinguisme et se questionner sur son identité. J’ai toujours été fascinée par les langues, la possibilité d’être plusieurs personnes à la fois, rien qu’en changeant d’accent, de tonalité ou de cadence.

    « Le français, c’est ma langue d’adoption, celle dans laquelle je m’exprime le mieux, qui recèle une grande partie de l’histoire du Liban, un pays au profil linguistique complexe, fortement traversé par l’héritage français »

    Entre 2008 et 2011, j’ai fait des études de théâtre à Paris en français et en anglais et les langues étaient au cœur de cette réalité : des étudiants venus de toute la France mais aussi du monde entier s’attelaient à jouer du Tchekhov, du Shakespeare, du Brecht ou du Pirandello. Nous cherchions tous à construire des personnages divers et aussi vrais que possible pour décrocher la prochaine audition avec la variété de nos accents français. Mais rapidement le mal du pays se ressentait.

    Sur le tournage de « Destination Deir el-Qamar (Liban) ».

    Quand on était nostalgique, moi je parlais arabe, mon amie Lucrecia parlait l’espagnol argentin ou Claudia, italien. On vit un dilemme quand on quitte sa patrie pour faire ses études à l’étranger. Non seulement parce qu’on est conquis par le brassage culturel à Paris et la légèreté d’y être anonyme, mais parce qu’on ne sait plus qui on est, ni la langue à adopter face à cette explosion de codes. On s’éprend des styles de vie, on s’éparpille, on s’intéresse à tout, tantôt on prend l’accent parisien, tantôt on essaie d’en imiter d’autres. On m’a souvent demandé au Cours Florent : mais comment ça se fait que tu parles aussi bien le français? C’est ma langue d’adoption dans laquelle je m’exprime le mieux, la langue du bac puis des années passées sur scène, et qui recèle une grande partie de l’histoire du Liban, un pays au profil linguistique complexe, fortement traversé par l’héritage français. Et c’est bien là qu’on comprend l’importance du dialecte maternel qu’on refusait.

    « J’aime toujours jongler avec la notion d’identité et ne pas se laisser définir par un passeport, mais plutôt par les langues qu’on pratique »

    De retour au pays, je misais sur l’espagnol mais j’apprenais aussi l’italien. Je voulais développer un film sur la terre où mes ancêtres ont émigré, l’Argentine, mais aussi découvrir la culture du bel canto avec la langue de l’amour. J’ai fini par parler « itaniol » avant d’ajuster mon italien puis mon espagnol une fois repartie en Argentine à la rencontre de ma famille. J’apprenais vite parce que j’aime ça, mais c’est aussi avec les constructions de la langue française en tête que j’ai pu acquérir l’italien en trois mois pour poursuivre mes études et mon travail lorsque j’étais à Milan, en 2015.

    J’aime toujours jongler avec la notion d’identité et ne pas se laisser définir par un passeport, mais plutôt par les langues qu’on pratique. Malgré la frustration de ne pas accéder à certaines possibilités sans autre nationalité, la véritable richesse c’est de pivoter autour comme on peut grâce au multilinguisme. Depuis plus d’un an, je suis de retour au français grâce à un concept de résidence d’écriture de scénario pour des femmes francophones de la Méditerranée (www.fffmed.com). J’ai voulu associer plusieurs passions à la fois: le cinéma, l’écriture et le voyage, orchestrées par une riche expérience en évènementiel acquise grâce à mon parcours italien.

    Lors de la 1re édition de FFFMed (11-18 septembre 2018) au sublime Institut français de Deir el-Qamar, au cœur de la région libanaise du Chouf.

    « Dès sa première édition, FFFMed a su interpeller un nombre de cinéastes femmes bien au-delà de nos espérances. On me répétait que le monde était désormais devenu anglophone, et pourtant, nous avons reçu 38 candidatures de 10 pays de la région, toutes en français ! »

    Dès sa première édition, FFFMed a su interpeller un nombre de cinéastes femmes bien au-delà de nos espérances. On me répétait que le monde était désormais devenu anglophone, et pourtant, nous avons reçu 38 candidatures de 10 pays de la région, toutes en français ! Le pari était gagné malgré les difficultés, mais la véritable raison derrière tout cela, c’est que le français rassemble. La Méditerranée s’est même étendue au Chili et au Brésil avec des candidates binationales et nous avons réussi à créer un espace de rencontres et de métissages de cultures dans le magnifique cadre de l’Institut français de Deir el-Qamar, niché au cœur de la montagne libanaise du Chouf d’où je suis originaire, et qui recèle un patrimoine historique digne des plus beaux films épiques.

    Avec une même Histoire de voyages et d’émigration en arrière-plan, que d’histoires et que de biographies langagières peuvent proliférer en films ! J’aime aussi me dire que ce même multilinguisme qui nous empêche de cultiver une identité nationale au Liban est ce qui nous réunit au niveau régional, et c’est un peu grâce au français.

    Retrouvez CAROL dans Destination Francophonie

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