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Querelles de minarets

Posté le par admin

Par Louis-Jean Calvet

Lisant il y a quelques semaines dans l’hebdomadaire Jeune Afrique un article sur la situation politique en Tunisie et sur les débats autour de la constitution je tombe sur cette phrase : « Malgré les consultations nationales autour du projet, les Tunisiens ne se sentent pas réellement concernés par ces querelles de minaret ». Querelles de minaret : la formule est d’autant plus frappante qu’elle s’applique à un pays musulman et qu’elle est évidemment décalquée d’une autre formule, querelles de clochers, qui vient, elle, d’un environnement catholique.

Nous savons que les langues sont en constante communication, qu’elles s’influencent les unes les autres, qu’elles s’empruntent des mots, des expressions ou parfois les traduisent, les adaptent. Ainsi, depuis une dizaine d’années, la formule anglaise It’s not my cup of tea est-elle passée en français sous la forme de Ce n’est pas ma tasse de thé. Mais il s’agit là de traduction et non pas de modification d’une expression au sein d’une même langue.

Or nous trouvons souvent dans les différentes formes de français des néologismes (et j’ai plusieurs fois ici souligné l’importance des néologismes verbaux du premier groupe), des emprunts aux langues locales (en particulier des mots venant de langues africaines), qui constituent une sorte d’adaptation de la langue à une situation locale. Et il en va parfois de même avec des formes plus longues, ce que j’appellerai volontiers des acclimatations d’expressions figées. Gagner son pain par exemple est évidemment la traduction directe d’une situation anthropologique dans laquelle le pain était la base de la nourriture, et gagner son beefsteak qui lui a succédé témoigne de l’amélioration du niveau de vie : le pain étant assuré, on, passe à la viande… Et nous pourrions imaginer qu’elle soit adaptée dans d’autres situations sous des formes variées : gagner son riz, son manioc, son hamburger…

Or j’avais il y a quinze d’années dans les colonnes du Français dans le monde1 rendu compte de deux romans policiers africains2 dans lesquels on trouvait justement « gagner son couscous » sur « gagner son pain » ainsi que d’autres adaptations du même genre comme « belle-en-brousse-dormant » sur « belle-au-bois-dormant », et surtout celle qui donnait son titre à mon article, « mettre de l’huile de palme dans les feuilles de manioc » sur « mettre du beurre dans les épinards ».

Cette acclimatation, au sens écologique du terme, d ‘expressions figées témoigne évidemment d’une appropriation du français dans des situations différentes de celles dont il est originaire. Et peut-être entendrons-nous un jour des francophones d’Israël ou des Juifs de France parler de querelles de synagogues…

 

1 « De l’huile de palme dans les feuilles de manioc, Le Français dans le monde N° 297, juin 1998

2 Agence black Bafoussa et Sorcellerie à bout portant d’Achille Ngoye, Gallimard, Série Noire, 1996 et 1998

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