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Elle court, elle court, la malade d’émocratie

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Dessin de Pierre Kroll paru dans "Le Soir" le 30 aout 2012.

Dessin de Pierre Kroll paru dans Le Soir le 30 aout 2012.

Par Geneviève Briet

Été 2012, hiver 2013. Incarcérée depuis 1996, la complice et ex-femme de Marc Dutroux, impliquée dans les crimes de pédophilie de sinistre mémoire, obtient sa libération conditionnelle. Mais l’opinion publique, attisée par les médias – pour vendre de l’audience, il faut susciter de l’émotion – est en émoi. Les protestations fusent de toutes parts et les manifestants arpentent les rues à proximité du couvent qui va accueillir l’ancienne détenue. On s’élève plus contre son droit personnel à la liberté que contre le système des libérations conditionnelles. Influencé par l’indignation de la rue, le gouvernement veut durcir le système des peines incompressibles, à l’encontre de l’Ordre des barreaux francophone et germanophone. Les professionnels de la justice dénoncent cette réaction précipitée sous le coup de l’« émocratie », et déplorent le manque de rationalité et de vision à long terme de celle-ci.  Le président du Barreau néerlandophone avait appelé un chat un chat : dans son discours de janvier 2013, il parlait ni plus ni moins de populisme.

Le Vif/ L’Express titre « L' »émocratie », la gouvernance sous le coup de l’émotion.La démocratie subit-elle le dictat des émotions et la gouvernance à court terme ». Ce néologisme est repris dans diverses chroniques d’analyse politique ainsi que dans les débats télévisés. Une petite investigation montre que le terme existe déjà depuis quelque temps : le Festival des libertés organisé par le Théâtre National et le KVS en octobre 2010 a choisi comme titre «  Crise et Émocratie : retour à la soumission ? »

Qu’entend-on exactement par « émocratie » ? Le texte proposé en mise en bouche pour ce même festival est assez clair : « Notre démocratie penche-t-elle vers une émocratie ? Ou plus exactement une émotocratie : le pouvoir de l’émotion, lorsqu’elle dicte sa loi au pouvoir ou que celui-ci l’utilise pour s’imposer. En période de crise, la peur particulièrement exacerbée assoupit la critique, renforce le repli sur soi, favorise l’asservissement et se rabat facilement sur des boucs émissaires. Cette gouvernance « à la peur » est-elle une façon de renouveler un ordre démocratique en perte de légitimité, de dissimuler les raisons de la crise et d’offrir une caisse de résonance aux recours sécuritaires ? [..] »

Sur le modèle de « démocratie », « aristocratie », « bureaucratie », « gérontocratie », « méritocratie », « ploutocratie », « technocratie »,  etc., s’est forgé un nouveau terme, « émocratie » ou instrumentalisation de l’émotion par le gouvernement  pour s’imposer aux citoyens. Le terme exact eût été « émotocratie », pouvoir de l’émotion. Il n’apparait pas dans les titres ou dans le discours oral. Une syllabe de trop ? Un préfixe trop savant ?

Dans un contexte où les médias font mousser l’opinion et où le multipartisme belge incite le gouvernement fédéral à naviguer à vue plutôt que de s’engager dans des projets à long terme, la démocratie s’ampute de son « d » et abandonne distance et implication durable.

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