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SPQR

Posté le par admin

En avril dernier, Josué Ndamba nous parlait ici de l’utilisation ludique des sigles au Congo. Un numéro de la très sérieuse revue Mots consacré aux « sigles et acronymes en politique » me permet d’y revenir ce mois-ci, en particulier à propos d’un article sur le détournement[1]. L’auteur rappelle que l’auguste SPQR de la république romaine (Senatus populusque romanus, « le sénat et le peuple romain ») fut maintes fois transformé, par exemple par Rabelais (Si Peu Que Rien) ou par les italiens eux-mêmes (Sono Porci Questi Romani, « ce sont des porcs ces Romains »).

Mieux encore, le traducteur d’Asterix en italien a rendu le récurrent « ils sont fous ces Romains » de la bande dessinée par sono pazzi questi romani qui en est une très exacte traduction mais renvoie en même temps au sigle emblématique de la république romaine. Le détournement génère ici le sourire, c’est sa fonction, mais il peut en avoir d’autres. J.-B. Renard voit en effet quatre types de détournements, qui peuvent selon lui être ludiques, injurieux, antithétiques ou dévoilants.

Du côté des détournements ludiques, citons avec le sourire les CRS (compagnies républicaines de sécurité) transformées en recette de ti punch (Citron Rhum Sucre). Voici maintenant quelques détournements injurieux, à propos des deux principaux partis politiques français. Le PS (parti socialiste) est ainsi parfois rhabillé en Profiteurs Sournois ou en Pas de Scrupule, tandis que l’UMP (union pour un mouvement populaire) devient Union des Magouilleurs Patentés, Usine à Mensonges et Promesses ou encore Un Monde Pourri. Voulez-vous de l’antithétique ? Il s’agit des détournements qui débouchent sur un sens opposé au sens de départ. Ainsi le TER (train express régional) devient-il Toujours En Retard, le bac (abréviation de baccalauréat) Brevet d’Aptitude au Chômage et l’UMP l’Usurpation du Mot Populaire. Quant au détournement dévoilant, c’est celui qui prétend révéler le sens réel et caché d’un sigle. Ainsi le MRP (mouvement républicain populaire), parti démocrate chrétien des années 1950 était-il transformé en Mon Révérend Père ou en Machine à Recycler les Pétainistes. Nous pourrions poursuivre ces listes à l’infini, mais ce qu’il faut en retenir c’est que le détournement de sigle est toujours à double face, ou à double fonction. D’une part il doit faire rire ou sourire, et d’autre part il doit exprimer une critique politique ou idéologique.

Il y a bien sûr d’autres utilisations que le détournement du procédé de siglaison. Nous sommes partis de SPQR, l’un des premiers sigles connus, qui affichait fièrement son sens. Il en est un autre, presque contemporain, qui pour sa part cachait le sien. On sait que les premiers chrétiens utilisaient comme signe de reconnaissance le dessin d’un poisson.  Pourquoi un poisson ? Parce qu’en prenant la première lettre de chacun des mots de la phrase grecque signifiant « Jésus-Christ fils du dieu sauveur» on obtenait ιχθυζ qui, prononcé (ikhtus), donnait à son tour le mot grec signifiant « poisson ». Cette succession phrase-sigle-mot-dessin est certes rare, mais intéressante.

Pour revenir à la politique, rappelons qu’au milieu du 19ème siècle on voyait sur les murs des villes italiennes des graffitis proclamant Eviva Verdi, « vive Verdi ». Bien sûr, ce musicien était très populaire, mais la phrase avait un autre sens car derrière Verdi se cachait « Victor Emmanuel Roi D’Italie ». Un nom propre (et non sigle, si je puis dire) était ainsi interprété comme sigle et la phrase « vive Verdi » prenait ainsi un sens politique et, à l’époque, révolutionnaire.

Pour finir avec ces jeux de lettres, il faut signaler quelques analyses à la limite de la paranoïa, comme celles de fondamentalistes égyptiens qui, au début du siècle, analysaient pepsi (de Pepsi Cola) comme le sigle de Pay Every Penny to Save Israel (donnez jusqu’au dernier sous pour sauver Israel) et prétendaient qu’en regardant le logo arabe de Coca Cola dans un miroir on pouvait lire « non à Mohamed, non à la Mecque ». Précisons au passage que la marque Pepsis Cola date de 1898, c’est-à-dire bien avant la fondation d’Israël : je disais plus haut que le détournement devait faire rire ou sourire, ici il ferait plutôt pleurer.

Louis-Jean Calvet


[1] Jean-Bruno Renard, « Le détournement des sigles. Entre jeu de mots et expression contestataire », Mots N° 95, mars 2011, ENS éditions

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