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Audio – Irène Némirovsky : Suite française, extrait, chap. 15 (3’02’’)

Posté le par le français dans le monde

Suite française, ultime roman d’Irène Némirovsky, découvert cinquante ans après sa rédaction et qui aura attendu dix ans de plus avant d’être publié, retrace l’histoire de l’exode de 1940 et de la collaboration avec l’occupant allemand dans un village français, vue à travers la description d’une vaste galerie de portraits. Il a connu une gloire posthume exceptionnelle, a été salué et publié dans 35 pays et sera bientôt porté à l’écran. On lira avec intérêt le dossier consacré à son auteur et à Suite française dans le numéro de mars-avril 2011 du Français dans le monde. L’extrait lu ici se situe sur une des routes de l’exode de juin 1940, juste après qu’un des personnages ait volé à d’autres leurs provisions.

 

TEXTE

– Tu n’aurais pas dû faire ça, soupira la femme qui tenait un enfant nouveau-né dans ses bras.

Un peu de couleur remontait à ses joues. La vieille Citroën à moitié défoncée avait manœuvré assez habilement pour se dégager de la mêlée et ses occupants se reposaient sur la mousse d’un petit bois. Une lune ronde et pure brillait, et, à défaut de lune, un vaste incendie allumé à l’horizon eût suffi à éclairer la scène : des groupes couchés çà et là, sous les pins, ces voitures immobiles et auprès de la jeune femme et de l’homme en casquette le panier à provisions ouvert, à demi vide et le goulot d’or d’une bouteille de champagne débouchée.

– Non, tu n’aurais pas dû… ça me gêne, c’est malheureux d’être forcé à ça, Jules !

L’homme petit, chétif, le visage tout en front et en yeux, avec une bouche faible et un petit menton de fouine, protesta :

– Alors quoi ? faut crever ?

– Laisse-le, Aline, il a raison. Ah ! la la ! dit la femme à la tête bandée. Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Ces deux-là, ça ne mérite pas de vivre, je te dis !

Ils se turent. Elle était, elle, une ancienne domestique ; elle avait épousé un ouvrier qui travaillait chez Renault. On avait réussi à le garder à Paris pendant les premiers mois de la guerre, mais enfin en février il était parti et maintenant il se battait Dieu sait où. Et il avait fait l’autre guerre, et il était l’aîné de quatre enfants, mais rien n’y avait fait ! Les privilèges, les exemptions, les pistons, tout cela était pour le bourgeois. Au fond de son cœur il y avait comme des couches successives de haine qui se superposaient sans se confondre : celle de la paysanne qui d’instinct déteste les gens de la ville, celle de la domestique lasse et aigrie d’avoir vécu chez les autres, celle de l’ouvrière, enfin, car pendant ces derniers mois elle avait remplacé son mari à l’usine ; elle n’avait pas été habituée à ce travail d’homme, il lui avait endurci les bras et l’âme.

– Mais tu les as bien eus, Jules, dit-elle à son frère, ça je t’assure, je ne te croyais pas capable de ça !

– Quand j’ai vu Aline qui tournait de l’œil, et ces salauds chargés de bouteilles, de foie gras et tout, je ne me connaissais plus.

Aline, qui paraissait plus timide et plus douce, hasarda :

– On aurait pu leur demander un morceau, tu ne crois pas, Hortense ?

Son mari et sa belle-sœur s’exclamèrent :

– Pense-tu ! Ah ! la la ! Non, mais tu ne les connais pas ! Mais ils nous verraient crever pire que des chiens. Tu penses ! Je les connais, moi, dit Hortense. Ceux-là, c’est les pires. Je l’ai vu chez la comtesse Barral du Jeu, une vieille rombière ; il écrit des livres et des pièces de théâtre. Un fou, à ce que disait le chauffeur, et bête comme ses pieds.

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