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« Du mythe d’une langue universelle à la réalité d’une langue d’influence mondiale »

Posté le par le français dans le monde

Entretien avec Xavier North


La Délégation générale à la langue française et aux langues de France, structure à vocation interministérielle a la responsabilité de la politique linguistique de la France. Entretien avec Xavier North, Délégué général.


« Le français, une langue en mouvement », ce thème de la Semaine de la langue française et de la francophonie doit-il être interprété comme un vœu ou comme l’illustration d’une réalité ?

C’est d’abord un constat. Comme les cultures qu’elles expriment, les langues ne sont ni des composés stables, ni des éléments chimiquement purs. Elles ne cessent de se métamorphoser, de s’enrichir de mots nouveaux, alors que des mots depuis longtemps en usage peuvent changer de forme ou acquérir des sens nouveaux, pour exprimer les réalités d’un monde qui lui-même ne cesse d’évoluer. Une langue qui change moins vite que le monde qu’elle exprime, c’est toujours mauvais signe : le français, fort heureusement, ne se trouve pas dans cette situation. Des mots nouveaux ne cessent de s’y créer ; les emprunts à d’autres langues y sont nombreux ; d’autres mots acquièrent un sens nouveau pour exprimer des réalités actuelles. C’est donc à visiter « la fabrique des mots » que le public a été convié cette année, pour mieux comprendre comment les mots se transforment et changent de sens (à moins que les sens ne changent de mots). Disons que c’était aussi faire un pied de nez symbolique à tous ceux qui prétendent que le français est une langue figée ou drapée dans une gloire passée, sans capacité d’invention.


Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui dans la situation du français, qui motive et oriente l’action de la DGLFLF ?

Au cours du demi-siècle écoulé, la langue française a connu un changement profond de statut, que caractérisent notamment deux évolutions récentes. La première concerne le mythe d’une langue universelle qui cède peu à peu la place, dans les perceptions collectives, à la réalité d’une langue d’influence mondiale (cette lente substitution explique pour partie le sentiment d’un recul général du français). Nos compatriotes vivent assez douloureusement ce passage du mythe à la réalité. Aussi, une grande partie de notre action consiste-t-elle à permettre à nos concitoyens de croire en l’avenir du français, ou pour le dire familièrement, d’être « bien dans leur langue », en leur offrant des repères linguistiques forts.

La seconde évolution intéresse les liens que la langue française entretient avec les autres langues. Plus que jamais, le français est une langue de contact. Il a à se situer par rapport à une langue de communication dominante (l’anglais), aux langues de ses voisins européens, et plus généralement à la diversité des langues du monde, dont certaines ont été importées sur son territoire par les flux migratoires. Mais si le français est naturellement confronté au pluralisme linguistique, toutes les langues sont aujourd’hui, au moins virtuellement, en contact avec toutes les langues. Et donc, le défi qui est le nôtre est d’organiser la coexistence des langues, en Europe et dans le monde. La DGLFLF s’efforce modestement d’y contribuer, par une politique des langues, c’est-à-dire des relations entre les langues. Cette politique tient en trois mots. Comprendre (au moins passivement) la langue des autres, en prenant appui, quand c’est possible, sur les parentés entre les langues : il existe aujourd’hui d’excellentes méthodes d’intercompréhension. Parler, parce que rien ne remplace l’apprentissage des langues étrangères pour aller au-devant d’autrui et accéder à sa culture : parler plusieurs langues, c’est accéder à plusieurs mondes. Et enfin, traduire, parce que la traduction permet à la fois de passer d’une langue à l’autre, et de maintenir sa langue propre « en état d’exercice ». « La culture pour chacun », que souhaite promouvoir notre ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, cela consiste aussi à répondre à ce désir d’ailleurs, à cette curiosité pour l’autre que chacun porte en soi. Et cela passe en grande partie par la langue.


On parle beaucoup de l’enjeu ou de la bataille du soft power, quels sont les atouts du français dans cette bataille ?

En français, le soft power, c’est le pouvoir de convaincre (par opposition au pouvoir de contraindre), ou plus simplement l’influence (par opposition à la puissance). Dans le dialogue conflictuel des cultures qui caractérise notre époque, le français ne manque pas d’atouts. Il a en particulier l’atout de ne pas être enfermé dans un bassin de population : sa force tient en grande partie à sa dissémination planétaire. Partout dans le monde, vous aurez la chance de trouver quelqu’un qui parle le français.

Langue dispersée, le français est également une langue désirée. Or si la langue française attire – toutes les enquêtes le prouvent –, c’est d’abord parce qu’elle est porteuse d’un art de vivre, d’un patrimoine d’images, d’idées, de valeurs aussi auxquelles elle a fini par être attachée, bref d’un modèle culturel. Dans les questionnaires, parmi les 10 ou 20 raisons qu’il peut y avoir d’apprendre le français, la culture vient toujours en tête. Non qu’il puisse y avoir d’autres motivations à cet apprentissage : touristiques, économiques, professionnelles ou idéologiques. Le français apparaît comme porteur d’un modèle de diversité culturelle alternatif au modèle anglo-saxon dominant.

De cet attrait que continue à exercer le français, du désir qu’il suscite, on peut d’ailleurs avoir l’intuition en observant un curieux phénomène : c’est le nombre d’écrivains d’origine étrangère qui ont choisi le français pour construire leur œuvre, alors qu’à ma connaissance, aucun écrivain d’origine française n’a jamais choisi une autre langue d’écriture. Et je crois qu’on se tire une balle dans le pied en refusant de promouvoir le français comme langue de culture. Mais pour qu’une langue reste l’expression d’une culture vivante, il faut aussi qu’elle reste un outil de communication. Bref, il faut qu’elle garde ce que les linguistes appellent sa « fonctionnalité ». Il faut chercher à l’illustrer par des œuvres – le meilleur moyen de « défendre » une langue, c’est encore de créer des concepts dans cette langue – mais aussi veiller à son emploi.

Aucune langue n’a illustré cette ambivalence profonde des langues mieux que le français. Elles sont toutes prises dans un mouvement contradictoire, et même pendulaire, d’attraction vers la langue globale sous l’effet de la mondialisation des marchés, sous l’effet de l’internationalisation des sociétés et, par réaction, de différenciation linguistique sous l’effet des revendications identitaires. Le français n’échappe pas à ce phénomène, mais compte tenu des tensions dont il est l’objet, il manifeste une belle vitalité !

Propos recueillis par Jacques Pécheur


Les missions de la DGLFLF

Créée en 1989, la Délégation générale à la langue française est aux langues de France élabore la politique linguistique du gouvernement en liaison avec les autres départements ministériels. Organe de réflexion, d’évaluation et d’action, elle anime et coordonne l’action des pouvoirs publics pour la promotion et l’emploi du français, et veille à favoriser son utilisation comme langue de communication internationale. Elle s’efforce de valoriser les langues de France et de développer le plurilinguisme.

La DGLFLF a en particulier en charge de veiller à l’application de la Loi Toubon (1994) sur l’usage du français, anime la Commission de terminologie et de néologisme et organise chaque année, au printemps, la Semaine de la langue française et de la francophonie.

http://www.dglflf.culture.gouv.fr

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