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Évaluation : au tour des politiques linguistiques

Posté le par le français dans le monde

Colloque international de linguistique ENS ULM, Paris, 23 octobre 2009

L’École normale supérieure d’Ulm a accueilli le 23 octobre dernier le 8e colloque de la Société française de terminologie sur le thème de l’évaluation des politiques linguistiques, qui faisait suite à une première rencontre organisée en décembre 2008 dans les mêmes lieux sur la question de l’idée de politique linguistique et dont les actes viennent d’être publiés par cette association.

L’approche scientifique de la linguistique a eu tendance à mettre à l’arrière plan les questions de politique linguistique, souvent jugées hors champ alors que le succès de cette journée d’étude a permis de mettre en exergue qu’il s’agit d’un champ disciplinaire avec ses problématiques, ses méthodologies ainsi que ses moyens d’expertise et de validation. D’ailleurs, la didactique des langues s’est transformée au cours des dernières années sous la pression des mutations économiques, technologiques et managériales ; la perspective actionnelle avancée par le CECR met à l’honneur les notions de stratégie et d’évaluation, mais la réflexion portant sur l’objet politiques linguistiques dans sa dimension gestion/managériale n’a pas encore été approfondie. Pourtant, la modernisation des politiques publiques entreprise en France depuis le début de ce siècle exerce une influence forte sur cet objet qui pourrait, à terme, avoir des répercussions sur le produit qu’est la promotion, la diffusion et l’enseignement des langues, en l’occurrence le français langue étrangère.

Comme le soulignait dans son discours introductif Loïc Depecker, organisateur du colloque et président de la Société française de terminologie, de nombreux éléments sur cette question de l’évaluation des politiques linguistiques existent mais ils sont à la fois très dispersés et difficiles à recueillir. Pour présenter des points de vue et pratiques, différents experts reconnus et de hauts responsables des politiques linguistiques (et éducatives, serait-on souvent tenter d’ajouter) venant d’Europe et du Canada ont présenté leurs travaux. À cet égard, François Grin, professeur d’économie à l’université de Genève, rappelait que les découvertes les plus fécondes se font quand on passe au-dessus des barrières disciplinaires.

L’évaluation, une démarche
constitutive de l’ingénierie linguistique

La raison d’être du thème du colloque a été soulignée par Xavier North, délégué général à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), qui, rappelant l’origine anglo-saxonne des procédures d’évaluation mises en place dès les années 1980 autour des notions de performance et de qualité, a bien mis en lumière la nécessité de rendre compte aux citoyens, c’est-à-dire aux contribuables.

Dans ce sens, l’évaluation ne doit pas être une démarche a posteriori mais constitutive des programmes (politiques déclinées en actions) mis en œuvre. Néanmoins, de quelle(s) évaluation(s) parle-t-on ? Qu’est-ce qui peut être évalué, comment et que représentent les mesures ? Ces questions furent traitées tout au long de la journée et largement illustrées. Il en ressort ainsi que des évaluations sont réalisables sur des données quantifiables – encore faut-il préciser ce qu’il serait pertinent d’évaluer, par exemple d’effectuer des comparaisons avec des objectifs définis au préalable, ou bien encore de s’intéresser à un critère linguistique tel le niveau en catalan à l’embauche dans les entreprises de Catalogne – mais plus délicates sur des données qualitatives (observations, enquêtes, etc.).

Un indicateur faisant partie d’un tableau de bord peut lui-même être remis en question : le seul indicateur retenu concernant la DGLFLF est le nombre de termes publiés chaque année au JO, or une publication prévue fin décembre mais reportée début janvier aura une forte incidence sur l’évaluation d’activité annuelle. De même, l’Union latine s’efforce de recenser les pages francophones et latines en ligne mais les moteurs de recherche qui aident à mesurer le nombre d’occurrences d’un terme ne rendent en fait compte que d’un nombre limité de pages.

D’immenses besoins d’évaluation

On retiendra également de ces travaux des expériences et recherches originales, à l’instar du nouveau label proposé par l’association Diversum visant à sensibiliser des offreurs financiers à un cahier des charges intégrant la question de l’impact culturel et linguistique en sorte de garantir à un épargnant qu’une partie de son portefeuille sert au financement d’entreprises et collectivités qui favorisent la diversité des cultures. On encore les travaux terminologiques conduits à l’université de Vienne par Regina Göke à partir du corpus de la Revue française de marketing : observons que les résultats obtenus sont plutôt encourageants puisque seulement 7 % des termes les plus fréquents de la mercatique sont des emprunts directs tels leader ou sponsoring (encore que ce dernier soit en train de perdre sa place de chef de file au profit du terme parrainage).

L’un des grands intérêts de ce colloque consiste dans le fait qu’il a lancé de nouvelles pistes de recherche, d’autant plus que, comme le précisait Jean Quirion de l’université d’Ottawa, « il y a d’immenses besoins d’évaluation des politiques linguistiques ». Certes, une expertise extérieure est fréquemment utilisée, par exemple au travers d’appels d’offres réalisés par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), ainsi que l’a précisé Julien Kilanga Musinde, chef de la division de la langue française et des langues partenaires de l’OIF, mais surtout les intervenants ont mis en avant la nécessité de promouvoir des démarches et des outils adaptés pour ensuite former des évaluateurs à des méthodes qui correspondent au champ des politiques linguistiques. Un prochain colloque sur cette thématique permettra d’approfondir ce vaste champ à explorer.

Benjamin Benoit

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